CéSor : un collectif en recherche(s)

Principaux thèmes de recherche

Ces axes ont été composés sur la base de la maquette du CEIFR infléchie dans le sens des thématiques existantes dans les deux autres centres, des synergies évidentes pouvant s’opérer entre aires géographiques et culturelles (le monde byzantin et néo-hellénique/le Proche-Orient chrétien et musulman), abstractions institutionnelles (l’Église et l’Empire dans les deux Chrétientés, d’Occident et d’Orient), opérateurs et supports de dévotion (textes ; écritures rituelles ; reliques ; objets liturgiques), sans parler, bien sûr, des questions de méthode et des nœuds problématiques qui constituent la vraie raison d’être d’un regroupement de chercheurs et enseignants-chercheurs venus de disciplines distinctes (anthropologie, histoire, philosophie, sociologie) et de terrains relevant d’aires religieuses diverses (christianisme, judaïsme, islam, religions afro-brésiliennes, nouveaux mouvements religieux…)

Thème 1 : Savoirs, méthodes, objets

– Méthodes et enquêtes : les mots et les catégories des sciences sociales des religions ; enquêtes filmiques

– Nœuds problématiques : modernité religieuse ; pluralité ; économie du « croire » ; diaspora

– Supports et objets : textes ; inscriptions ; ex-voto ; reliques ; objets liturgiques ; lieux de culte

Thème 2 : Politique et normes

– Ecclésial et politique : religion et organisation étatique ; la dualité ecclésial/politique en régime séculier

– Régulation : ordre liturgique ; orthodoxie et dissidences ; ascétisme et débordements mystiques ; répression et modalités de reconnaissance

– Religieux et déconstruction de l’ordre « naturel » : alliance, filiation, genre et sexualité

– Institutions et pratiques : dévotions, spiritualités, politiques de conversions, politiques artistiques

– Religion et révolution aux époques moderne et contemporaine

Thème 3 : Frontières et porosités

– Définitions identitaires, construction/déconstruction des communautés

– Rencontres et confrontations : tradition/orthodoxie ; dynamiques missionnaires et confrontations religieuses

– Espaces et lieux, réels et symboliques : fixation, mouvement, recomposition

– Transnationalisation des communautés et des pratiques religieuses


Entreprises collectives

Implantée à l’ÉHESS, bénéficiant d’un partenariat institutionnel avec la collectivité des chercheurs du CNRS, collaborant étroitement avec la Ve section de l’ÉPHE spécialisée dans les sciences des religions avec laquelle elle partage des tâches importantes (master co-habilité ; gestion d’une revue, les ASSR) et même une double direction d’études (B. Heyberger), le CéSor s’annonce solidement implanté dans de nombreux domaines de recherches innervant le « religieux » et les pratiques du « croire » en contexte mondialisé ancien, moderne, et contemporain. Pluralité, confrontations, tensions du religieux et du politique, porosité des frontières religieuses, approches méthodologiques, pratiques de terrain, étude des supports (archives, inscriptions, textes, documents filmés) : la richesse offerte par les membres de la future équipe dans leurs enseignements individuels et dans des séminaires collectifs touche par capillarité un vaste périmètre de chercheurs et d’enseignants-chercheurs. Mais comment donner de l’unité à un pareil foisonnement ? Faire équipe quand on s’attaque à un objet aussi instable que le « religieux » et quand on appartient à des disciplines aussi diverses que l’anthropologie, l’histoire, les études littéraires, la philosophie, et la sociologie n’a rien d’évident, même dans une École qui a fait du parcours en sciences sociales sa raison d’être. Conscients d’appartenir à des cultures académiques diverses, mais persuadés de la fécondité des confrontations entre disciplines et aires culturelles, deux des équipes à l’initiative de la création du nouveau centre ont développé dans le cadre du PRI une collaboration inchoative autour d’objets scientifiques communs, qui peuvent se regrouper sous quatre rubriques principales : les notions, l’histoire du champ, les frontières du religieux, et les objets du sacré.


Les notions

Ce qui a d’abord été l’objet, en séminaire, du Dictionnaire des faits religieux (paru à l’automne 2010), est la matière d’un nouveau collectif, le Dictionnaire dynamique des faits religieux, qui prolonge la réflexion commune sur le vocabulaire du religieux à la fois suivant une approche philologico-historique propre à mettre au jour l’énorme part christiano-centrée de nos catégories, et la tension générée par les sciences sociales pour adapter ces catégories à des réalités exogènes. Par exemple, comment faire de « moine » une catégorie universelle ? En choisissant, comme Dumont, d’y substituer le terme culturellement neutre de « renonçant » ? Ou bien en contrastant les logiques propres à chaque culture et, inversement, en s’entendant sur leur logique commune, en l’espèce la rupture avec la parenté charnelle par « abandon des humeurs identiques » (Françoise Héritier) pour intégrer une pseudo-parenté, une parenté rituelle ? Ce travail sur les notions se poursuit également dans le cadre d’ateliers « traduction » des « indispensables » du vocabulaire des sciences sociales des religions (allemand, italien, espagnol, japonais, portugais, et farsi), de façon à développer une réflexion interculturelle sur les façons de nommer le religieux.


Le champ du religieux et son histoire

Dans un article célèbre (mais largement inabouti), Pierre Bourdieu s’est essayé dans les années 1970 à caractériser les contours du religieux comme « champ ». Au même moment, ou peu s’en faut, la revue Archives de sociologie des religions devient Archives de sciences sociales des religions. La note de la rédaction qui justifie ce changement de titre confirme qu’il s’agit de faire droit aux échanges intensifiés entre sociologues, historiens, ethnologues et parfois psychologues pour la connaissance des faits religieux dans la multiplicité de leurs manifestations empiriques. Elle rappelle aussi que la sociologie a été le vecteur principal d’entrée de l’histoire et de la « science des religions » dans le domaine des sciences sociales. Depuis Durkheim en effet, il est progressivement établi que toute croyance et pratique religieuses sont susceptibles d’être comprises, décrites et expliquées par la société qui les fait telles.

Dans le cadre d’un grand projet archivistique entrepris par l’ÉHESS à l’horizon du Campus Condorcet, un axe de recherche de la nouvelle équipe sera consacré aux archives (archives Dupront, d’une part, et archives des membres du Groupe de sociologie des religions fondé par Gabriel Le Bras au sein du Centre de sociologie créé par Georges Gurvitch). Sur cette base archivistique, on s’intéressera au développement des sciences sociales des religions dans l’immédiat après-guerre jusqu’à nos jours avec, par le biais des figures fondatrices, à la fois un retour sur la conjoncture 1880-1920 (Durkheim, Troeltsch et Weber, mais aussi Alphandéry), et sur les conditions différenciées de formalisation du champ (ou plutôt de « champs ») à l’échelle des diverses cultures nationales, puis la confrontation de ces cultures et, enfin, le brassage opéré en contexte de globalisation post-moderne.


Les frontières du religieux

La raison d’être d’une pareille équipe transdisciplinaire, dont les membres regardent dans de multiples directions « confessionnelles » relevant d’aires culturelles diverses, sans parler des brassages et des recompositions identitaires, suppose de penser la conjonction des approches sur le mode de passage de « frontières ». On se contentera ici de relever quelques problèmes à l’horizon :

– La définition du « religieux » comme catégorie analytique complexe, dans les modalités diverses de ses compositions/recompositions, jusqu’au point limite des objets d’adhésion religieuse hors du religieux institutionnalisé relevant du « croire » – une notion qui n’est pas moins problématique.

– La mise en lien du religieux avec l’ensemble des sphères d’activité qu’il travaille et par lesquelles il est travaillé en retour : questions liées à la famille (le genre, la transmission) et à l’économie (dimension comptable des institutions religieuses, gestion de leur patrimoine, liens qui s’instaurent entre dynamiques religieuses et dynamiques entrepreneuriales).

– Les questions liées au politique (que ce soit par le biais de l’étude de théologies politiques, de prises de position des institutions religieuses dans la sphère politique, ou encore de la gestion du religieux par le politique).

– Les rapports entre religion et médias, que ce soit la façon dont les médias traitent le religieux, ou bien encore la façon dont le religieux s’empare des nouveaux medias (cinéma, internet, télévision) pour diffuser ses messages, et, finalement, la façon dont le religieux est lui-même agi par les nouvelles technologies.

– Enfin, plus classiquement, on s’intéressera aux frontières intra-religieuses comme autant de ruptures ou de dissidences, telles celles qui se dessinent au sein de la Chrétienté entre Orient et Occident, et, avec la Réforme, entre catholicité et monde protestant, avec comme préoccupation globale la définition de ce qui fait « unité » sociologique et culturelle dans la sphère religieuse en régime chrétien, et en quoi cette conception de l’unité obéit (ou pas) à une logique propre.


 Les « objets » du sacré

La notion de « sacré » n’est pas moins instable que celle de « religieux ». Cette option de substitution largement fréquentée en contexte de sécularisation offre l’avantage de sortir de références trop historiquement liées aux grandes religions révélées et de permettre un accès plus large à ce qui est l’objet des pratiques.

« Objet » est, entre autres, à entendre comme modalité d’objectivation, de matérialisation du religieux par sacralisation, c’est-à-dire par séparation, par mise à l’écart, et par investissement cultuel. Un nouveau programme de recherches a été lancé en 2014 en coopération avec le Groupe d’anthropologie historique de l’Occident médiéval (GAHOM, CRH) sur l’ex-voto, qui a été expressément défini dans les termes les plus larges possibles : comme un objet manufacturé (écrit, peint, moulé, etc.), ou non (nourriture, animal vivant, etc.), placé dans un lieu cultuel spécifique, supposant un transport et matérialisant une transaction avec une puissance spirituelle supposée agissante en ce lieu. Il associe à une pratique collective un acte personnel ou attaché à une communauté spécifique (l’équipage d’un navire, par exemple). Cette définition accueille des approches multiples dans l’espace, dans le temps et dans les méthodes. Un séminaire sera ouvert en 2014-2015 pour la préparation d’un ouvrage collectif sur trois ans.

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