AXE I – Savoirs, méthodes, objets (sous la responsabilité de Pierre-Antoine Fabre)

II.1.1. Méthodes et enquêtes : les mots et les catégories des sciences sociales des religions

Le travail sur le vocabulaire des sciences sociales du religieux a été l’une des pierres fondatrices du CéSor : non seulement il prolongeait le chantier du Dictionnaire des faits religieux au sein du CEIFR, mais il permettait de renforcer les transversalités dans un nouveau Centre marqué par la multiplicité de ses disciplines.

Le Dictionnaire des faits religieux, publié à l’automne 2010 sous la direction de Régine Azria et Danièle Hervieu Léger, avait été préparé en séminaire, et c’est en séminaire qu’il s’est poursuivi de 2011 à juin 2016, sous l’appellation Dictionnaire dynamique des faits religieux. Il a prolongé la réflexion commune sur le vocabulaire du religieux à la fois suivant une approche philologico-historique propre à mettre au jour l’énorme part christiano-centrée de nos catégories, et la tension générée par les sciences sociales pour adapter ces catégories à des réalités exogènes. Par exemple, comment faire de « moine » une catégorie universelle ? En choisissant, comme Dumont, d’y substituer le terme culturellement neutre de « renonçant » ? Ou bien en contrastant les logiques propres à chaque culture et, inversement, en s’entendant sur leur logique commune, en l’espèce la rupture avec la parenté charnelle par « abandon des humeurs identiques » (Françoise Héritier) pour intégrer une pseudo-parenté, une parenté rituelle ?

Cette suite avait pour objet de prolonger l’aventure collective en la revisitant dans ses manques et ses approximations, en proposant de nouvelles entrées, ou en en reprenant d’anciennes. « Dynamique » voulait dire « numérique » en ce sens que l’accès à ces ajouts et reprises devait se faire en ligne, ce qui est d’ailleurs le cas, le fruit du travail accumulé étant offert à tout lecteur qui en fait la demande. Mais la « dynamique » en question n’a été pensée que comme une étape d’un cheminement plus long menant vers la seconde édition papier du Dictionnaire des faits religieux attendue à l’horizon 2018.

Une partie de la relance est venue de nouvelles et jeunes énergies, à l’occasion du forum organisé en juin 2012, où un certain nombre de jeunes docteur(e)s sont venu(e)s présenter des entrées inédites ayant vocation à s’agréger au Dictionnaire dynamique. Pour le reste, c’est-à-dire les notices au centre des discussions de séminaires, le plus dur restait bien sûr à faire, et le programme des nouvelles entrées s’est révélé ardu. Il fallait penser à une notice « économie », mais de quelle amplitude ? Économie au sens classique du terme, pour prendre la mesure du « marché » religieux, du religieux entrepreneurial ? Ou « économie » au sens chrétien ancien d’organisation globale du créé ? Après avoir traité l’entrée « texte », devait-on retenir une entrée « littérature » ? Mais encore fallait-il maîtriser la question épineuse des « champs », de leur articulation (par exemple l’épopée et la religion en Grèce ancienne), de leur distinction en régime moderne avec la constitution d’un champ littéraire autonome. Sans oublier d’aborder le problème des rapports littérature/religion en contextes, dans des aires et des histoires culturelles considérées pour elles-mêmes : quel sens peut-il y avoir à qualifier la littérature de « juive » ou de « chrétienne », ces deux « contextes » n’étant que le point de départ d’une exploration appelée à s’étendre à d’autres religions et à d’autres aires culturelles ? Certains choix d’entrées nouvelles se sont imposés un peu d’eux-mêmes, quitte à être retouchés par la suite, comme « excommunication » devenu « exclusion » par souci de déchristianiser au maximum les notices.

Parallèlement, à l’initiative de Régine Azria et Dominique Iogna-Prat, ont été organisés des ateliers « traduction » du Dictionnaire des faits religieux. Les entreprises de traduction/adaptation en cours (espagnol, italien, japonais, persan) méritaient un accompagnement sur les problèmes de traductibilité. Quelles entrées retenir ? Comment les adapter dans les langues cibles qui portent des univers culturels autres que le français dans lequel le dictionnaire de départ a été pensé ? « Penser en langue », telle est la question, bien posée par Barbara Cassin et ses équipes de traducteurs du Vocabulaire européen des philosophies (Paris, 2004). Enfin, l’exercice s’est porté sur le terrain de l’allemand, qui joue un peu le rôle d’une langue de référence en sciences humaines et sociales.

Le chantier du Dictionnaire s’est désormais déplacé vers un ensemble de travaux sur une généalogie des savoirs propre à interroger les saisies progressives du religieux par les sciences sociales. L’entreprise a occupé une partie importante des forces du Centre au cours des trois dernières années.

Dans un article célèbre (mais largement inabouti), Pierre Bourdieu s’est essayé dans les années 1970 à caractériser les contours du religieux comme « champ ». Au même moment, ou peu s’en faut, la revue Archives de sociologie des religions devient Archives de sciences sociales des religions. La note de la rédaction qui justifie ce changement de titre confirme qu’il s’agit de faire droit aux échanges intensifiés entre sociologues, historiens, ethnologues et parfois psychologues pour la connaissance des faits religieux dans la multiplicité de leurs manifestations empiriques. Elle rappelle aussi que la sociologie a été le vecteur principal d’entrée de l’histoire et de la « science des religions » dans le domaine des sciences sociales. Depuis Durkheim en effet, il est progressivement établi que toute croyance et pratique religieuses sont susceptibles d’être comprises, décrites et expliquées par la société qui les fait telles.

Dans le cadre des travaux entrepris à l’occasion du 40e anniversaire de la création de l’EHESS 1975-2015) et du grand projet archivistique entrepris par l’EHESS à l’horizon du Campus Condorcet, s’est engagée une recherche, coordonnée par Pierre Lassave, avec la collaboration de Céline Béraud et Dominique Iogna-Prat, consacrée aux archives (archives Dupront, d’une part, et archives des membres du Groupe de sociologie des religions (GSR) fondé par Gabriel Le Bras au sein du Centre d’études sociologiques du CNRS qu’il initie aux côtés de Georges Friedmann et de Georges Gurvitch, d’autre part). Sur cette base archivistique, on s’est intéressé au développement des sciences sociales des religions dans l’immédiat après-guerre jusqu’à nos jours avec, par le biais des figures fondatrices (outre Le Bras, Henri Desroche, François-André Isambert, Jacques Maître, Émile Poulat, Jean Séguy), à la fois un retour sur la conjoncture 1880-1920 (Durkheim, Troeltsch et Weber) et sur les conditions différenciées de formalisation d’un domaine de savoir à l’échelle des diverses cultures nationales, et enfin sur le brassage opéré entre elles en contexte de globalisation post-moderne. Le rapport problématique à l’objet religieux – soit que la sociologie le circonvienne, soit qu’elle en dépende – est au cœur de cette histoire jalonnée de ruptures existentielles chez les chercheurs, de transferts de positions entre Églises et Université, et de déplacements de concepts et de perspectives sur le monde. Dans cette enquête collective, une part importante a été accordée aux cadres institutionnels : lieux d’exercice et supports de production, lieux de rencontre, réseaux nationaux et internationaux.

Grâce à la collaboration avec les Archives nationales et l’investissement personnel de Yann Potin, les travaux sur le GSR ont logiquement accordé une place au fondateur, Gabriel Le Bras (1891-1970), dont le nom résonne avec fréquence lorsqu’il s’agit d’histoire ou de politique des sciences sociales au XXe siècle. Son parcours intellectuel et académique demeure cependant méconnu : figure de référence de la sociologie de la pratique religieuse, l’ampleur de son autorité institutionnelle est restée largement discrète, et presque insaisissable. Professeur d’histoire du droit canonique durant près de cinquante ans, à Strasbourg, puis à Paris, il joue dès 1944 un rôle décisif au sein du comité directeur du CNRS, en participant à la création du Centre d’Études sociologiques en 1946, comme à celui du Centre de politique étrangère du côté de la Fondation nationale des Sciences politiques ; surtout, il est, en 1947-1948, avec Lucien Febvre, en tant que président de la Ve section de l’École pratique des hautes études (EPHE), le véritable parrain d’une VIe section de « sciences économiques et sociales » aux origines mêmes de ce qui va devenir plus tard l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Au total, ce parcours compose un genre de ministère invisible, où le droit, la science religieuse et la science sociale marchent en cadence, sinon main dans la main. Cohérence et complémentarité institutionnelles ne résistent toutefois pas au temps et aux rapports de forces disciplinaires, ce qui explique pourquoi la mémoire savante de Le Bras est en quelque sorte dispersée entre l’histoire du droit, de l’ecclésiologie, de la sociologie et des sciences politiques.

Ce n’est pas le cas en revanche de ses archives, dont l’intégrité et la complétude ont pu être préservées de manière exceptionnelle, correspondances et papiers d’affaires les plus ordinaires en apparence compris. Afin de conserver la fragilité des passerelles sans cesse entretenues par Le Bras entre les réseaux et les disciplines, le fonds, donné à l’EHESS en 2011, et déposé aux Archives nationales en 2013, reste organisé selon la topographie de l’espace de travail ou de stockage de Le Bras. Ceci suppose donc un important traitement documentaire, afin de pouvoir envisager des recherches dans un ensemble archivistique de plus de 50 mètres linéaires. Une expérience d’envergure et inédite, susceptible de servir de précédent pour l’ensemble du département Archives des sciences sociales du futur Campus Condordet, permet ainsi de transformer le traitement intellectuel et matériel du fonds en un vaste programme d’études interdisciplinaires : en croisant l’observation documentaire et l’analyse sociologique et historique de l’itinéraire de Le Bras et de ses réseaux académiques, ecclésiastiques et politiques, tout en prenant en compte les techniques du savant au travail, il s’agit d’examiner les sciences religieuses au travail des sciences sociales et des savoirs juridiques, entre les années 1920 et les années 1960.

II.1.2. Supports et objets :

Le second volet de l’axe I s’attache à la matérialité de la « vie religieuse », c’est-à-dire à tout ce qui concerne la mobilisation des choses, des lieux, des objets, dans l’exercice des pratiques dévotionnelles. Il prolonge de ce point de vue une tradition issue de l’ancien CARE, qui n’a jamais séparé l’histoire des institutions religieuses, chrétiennes en particulier, de cet ancrage dans les pratiques matérielles, que ce soit pour saisir de très longues durées, dont les scansions de surface masquent souvent des continuités profondes dans la « vie religieuse », ou au contraire dans des périodes spécifiques dans lesquelles la crise des institutions révèle un sol de pratiques, comme dans la France révolutionnaire, par exemple.

Un long cycle de recherches sur les cultes reliquaires, qui relayait lui-même une série d’enquêtes et de publications sur les pèlerinages, s’est achevé en 2016 avec la parution aux Éditions de l’École française de Rome de Reliques Romaines, coordonné par Stéphane Baciocchi et Christophe Duhamelle avec la contribution de plusieurs membres de l’actuel CéSor, titulaires et associés : Philippe Boutry, Pierre Antoine Fabre, Isabelle Brian-Le Gall. Ce volume est important par l’ampleur de ses développements fondés, pour une longue époque moderne, sur l’exploitation collégiale d’une même source, les registres d’extraction des corps saints des catacombes romaines à partir de leur « redécouverte » au XVIe siècle ; il l’est aussi par la nouveauté de son hypothèse : il ne cherche pas à construire des continuités fictives entre Rome et les sites d’implantation de ces corps, bien qu’il se soit efforcé de le faire quand c’était possible, d’autant plus que c’était le premier schéma du projet, mais au contraire à marquer les accidents de cette circulation : accidents dans le temps, avec de longues périodes de « latence » (pour reprendre une formulation d’Alphonse Dupront), mais aussi et surtout accidents dans le lieu du culte, puisque l’on s’aperçoit que les reliques romaines ne parviennent que rarement à s’imposer sur les cultes locaux et doivent négocier leur place parmi d’autres ossements, auquel leur enracinement local assure généralement un avantage cultuel fort (sans exclure cependant d’anciennes migrations, depuis l’Orient, qui participent de la première définition des reliques archétypales de Terre Sainte). Cet ouvrage donne ainsi toute la mesure d’une politique reliquaire romaine, visant l’hégémonie des cultes romains, et des limites de cette politique. Or ce résultat, et c’est ce qu’il est essentiel de souligner ici, est le fruit d’un travail d’équipe qui a conduit à l’émergence d’un modèle nouveau, contre-diffusionniste si l’on peut dire, à partir d’une source que tout destinait au contraire à alimenter un autre schéma.

À l’aval de cette grande enquête et en poursuivant une exploration méthodique des sanctuaires, à la recherche de ses trésors enfuis, Pierre Antoine Fabre a ouvert en 2014-2015 en coopération avec nos collègues du Groupe d’anthropologie historique de l’Occident médiéval un nouveau chantier sur les objets votifs.

L’ex-voto a été expressément défini dans les termes les plus larges possibles comme un objet manufacturé (écrit, peint, moulé, etc.), ou non (nourriture, animal vivant, etc.), placé dans un lieu cultuel spécifique, supposant un transport et matérialisant une transaction avec une puissance spirituelle supposée agissante en ce lieu ; et associant à une pratique collective un acte personnel ou attaché à une communauté spécifique (l’équipage d’un navire, par exemple). Cette définition est à dessein la plus générale possible. Elle ne spécifie ni les objets, ni les lieux, ni les puissances. Quatre termes ont été retenus entre lesquels s’est organisée la recherche : objet/lieu/circulation/intention. Le champ chronologique est par définition de l’objet illimité en droit, depuis les ex-voto antiques jusqu’aux rassemblements d’objets les plus récents. Il semblait cependant intéressant d’associer, à tout le moins, les périodes médiévales, modernes, contemporaines, dans l’acception historiographique du mot, et ultra-contemporaines.

L’essentiel du travail a été consacré au séminaire qui avait été amorcé en 2014-2015, qui s’est poursuivi en 2015-2016, 2016-2017. Ce séminaire a permis de déterminer progressivement les grands problèmes attachés à l’objet immensément vaste et protéiforme de l’ex-voto et donc à construire cet objet pour un questionnaire anthropologique et historique. Le collectif est ainsi parvenu à définir des orientations que seul ce travail empirique a pu faire naître, sur la base des hypothèses rappelées ci-dessus. Par exemple, de la question de la pérennité cultuelle des objets votifs, de la question de l’identification de l’objet votif comme tel, du problème de la place du « tableau votif » dans l’histoire de la peinture, de la question de l’inversion du rituel votif dans un rituel de malédiction, etc.

Du côté de l’approche matérielle des textes (manuscrits, éditions, usages, circulations), Filippo Ronconi favorise par ses recherches propres et par son insertion dans le réseau SCRIPTA l’implantation du CéSor sur ce terrain, évidemment fondamental pour l’étude des traditions de longue durée mais aussi stratégique, le réseau SCRIPTA relevant de l’entité PSL, avec laquelle il a été recommandé aux centres de recherches de l’EHESS de développer des liens, dans la mesure de leurs compétences et de leurs forces.

Par-delà les mirages des paradigmes identitaires et des chocs des civilisations, l’histoire méditerranéenne et occidentale se lie en bonne partie à celle des trois religions dites « du Livre ». Conteneur de la Parole révélée et réceptacle par excellence de l’Autorité, le livre transcende en effet, en tant qu’objet socio-historique, les clivages culturels. Sa dimension matérielle témoigne à travers les siècles, mieux que celle d’autres Realien, de la « intercultural transmission » qui a animé la Méditerranée aux époques ancienne, médiévale et moderne. En effet, les rouleaux et les codices produits dans la sphère d’influence byzantine, dans l’Occident latin et dans les régions les plus éloignées du monde musulman, se caractérisent par une proximité étonnante des matériaux, formes et structures. La « grammaire universelle » du livre manuscrit ancien et médiéval implique, hormis les adaptations locales et les hybridations, la circulation de pratiques artisanales entre des groupes ethno-culturels distincts (grecs, latins, syriaques, hébreux, arabes, coptes, arméniens, géorgiens, glagolitiques, cyrilliques et même éthiopiens). Objet social pourvu d’une « biographie culturelle » qui se construit sur le fondement des pratiques dont il est la pierre angulaire, le livre manuscrit exige une approche complexe. Celle-ci est surtout nécessaire à une époque où la production, la circulation et l’utilisation des textes sont bouleversées par une révolution numérique qui transforme nos modalités d’écriture, lecture, réception et mémorisation. Une collaboration étroite entre disciplines érudites (paléographie, codicologie, philologie) et sciences sociales (notamment la linguistique et l’anthropologie) s’avère ainsi indispensable, dans le dépassement des répartitions disciplinaires et des clivages épistémologiques. La manuscriptologie doit donc se configurer comme une étude synergique des composants matériels, graphiques et textuels de chaque exemplaire, dans une perspective historico-sociale et anthropologique. Face aux mutations génétiques que le livre a connues grâce à l’imprimerie et au numérique (mutations qui ont affecté en même temps la nature du livre et la perception que nous en avons), il est indispensable de récupérer, sur le plan historique, la conception naturellement holistique que les populations du passé avaient de cet objet. À cette fin, tout manuscrit doit être considéré comme un lieu de savoir stratifié où, à côté d’un ou plusieurs textes principaux, se sont sédimentées les marques d’une dialectique complexe et pluriséculaire avec les utilisateurs ; au livre manuscrit en tant que « lieu de savoir » est consacré le séminaire « Conception, écriture et circulation des textes à l’âge du livre manuscrit : approches comparatives », animé par Filippo Ronconi, Christian Jacob et Aurélien Berra. Ces marques ne consistent pas exclusivement en des annotations plus ou moins érudites : aussi paradoxal que cela puisse paraître, dans les sociétés faiblement alphabétisées que furent les sociétés pré-modernes, les utilisateurs de l’écrit ne sont que rarement les lecteurs, car manuscrits, documents et écritures exposées furent plus fréquemment écoutés, contemplés et vénérés que lus. Dans cette perspective, le support, loin d’être le porteur passif du texte, constitue une partie intégrante des stratégies de diffusion d’idées et de valeurs, assumant parfois, au sein des sociétés, des fonctions autonomes par rapport aux contenus qu’il est censé transmettre. En effet, les contenus, s’ils ont déterminé souvent la forme des supports, ont été à leur tour conditionnés par la « mise à l’écrit » et par les formes préétablies des contenants, qui en ont déterminé souvent l’extension ; sur les rapports entre formes et contenus des livres dans l’espace méditerranéen entre Antiquité et époque moderne portent depuis huit ans les interventions de Filippo Ronconi dans le séminaire collectif Anthropologie et histoire de l’Antiquité : sources et méthodes.

Toujours sur le versant de la Chrétienté orientale, Paolo Odorico, dans le projet Athlèsis et Mnèmè : recherches sur la sainteté byzantine, mène une étude systématique sur les synaxaires byzantins, livres liturgiques qui comportaient, suivant le calendrier de l’Église orthodoxe, la commémoration des saints par le biais d’un bref récit de la vie de chaque saint, établissant ainsi une sorte de « manuel de sanctification ». En effet, à la différence des pratiques occidentales, à Byzance n’existe pas un processus de canonisation dirigé par l’Église, mais plutôt une sainteté reconnue sur la base du « vox populi vox Dei ». La recherche veut établir quels étaient les moyens intellectuels déployés dans la construction des synaxaires, en isolant une série de « fonctions de la sainteté », qui redécoupent les fonctions littéraires des pratiques savantes et rhétoriques diffusées en Orient. Le thème des « saints et pêcheurs » a été le thème de l’École internationale de byzantinologie, organisée depuis 2009 en Grèce grâce au soutien des Institutions locales (Régions, Mairies, mais aussi Ministère de la culture) à destination des masterants et doctorants du monde entier.

De façon plus globale, Paolo Odorico coordonne depuis 1995 l’enseignement sur la production littéraire à Byzance, de la première époque (VIe siècle) à la période post-byzantine et aux communautés orthodoxes au sein de l’Empire ottoman. Profondément imprégnée des valeurs chrétiennes de l’orthodoxie, cette littérature doit être étudiée en la libérant des contraintes de la philologie classique (dont il faut néanmoins utiliser certaines méthodes) et l’approchant avec une pratique au croisement entre la philologie, l’histoire, l’anthropologie et la sociologie. Au centre des réflexions menées par Paolo Odorico se situe la relation existante entre l’auteur et son public. Il essaye de libérer le texte des carcans de la philologie qui vise à reconstruire le texte-source, et d’étudier le message contenu dans l’ouvrage, qui ne doit plus être considéré simplement comme produit de belles lettres, mais comme message, très souvent politique, certes culturel, mais dans le sens d’une culture-émanation de réseaux sociétaux, donc identitaire, où la religion joue un rôle primordial.

II.1.3. La question du « croire »

La question du « croire », troisième volet de l’axe 1, est au cœur du programme collaboratif n°3 (dit PC3), du LabEx HASTEC. Intitulé « Les techniques du (faire) croire », ce programme, coordonné par Nathalie Luca, regroupe des anthropologues, des historiens et des sociologues qui s’intéressent à la fabrique du croire. Il comporte une double dimension d’observation et de typologisation : les observations ethnographiques et l’anthropologie historique des techniques du (faire) croire visent l’obtention de descriptions serrées et variées et l’élaboration de différents corpus (de textes, de gestes, d’images, de sons, de portraits filmés…) conduisant à une typologie fine des techniques grâce auxquelles se forment, se renforcent et circulent les croyances.

L’interdisciplinarité des équipes permet une comparaison diachronique entre les techniques de l’ultra-modernité et celles observées en différentes périodes historiques, en remontant jusqu’à l’Antiquité. Elle permet également une comparaison synchronique des techniques pratiquées dans des espaces socio-culturels et géographiques très différents, ces techniques pouvant par ailleurs circuler entre plusieurs de ces espaces. Ce double niveau comparatif conduit à interroger les « invariants » (en restant très prudent sur ce terme) au moins autant que les transformations, au niveau des techniques de communication et des procédures énonciatives (image, geste, performances chantées…), des processus de vulgarisation, de la rhétorique de persuasion (stratégies de l’enthousiasme), l’ensemble impliquant notamment l’étude des gestes, des postures, des paroles, des sons, des émotions, ou encore de l’adaptation aux nouveaux outils de communication et aux nouvelles technologies. Cela a permis notamment que des chercheurs spécialisés sur le management à l’École Supérieure de Commerce Paris-Europe travaillent avec des historiens spécialisés sur les exempla médiévaux, des spécialistes de NMR (nouveaux mouvements religieux) ou encore de l’outil filmique en Syrie par exemple.

Dans le cadre de ces échanges aussi originaux que fructueux, plusieurs séminaires, journées d’études, colloques, publications, formation et réalisations filmiques impliquant plusieurs des membres du CéSor ont été réalisés dont on pourra voir la trace dès 2018 sur un carnet Hypothèse.org créé à cet effet : https://tfcroire.hypotheses.org/. Notamment, le PC3 a été l’occasion d’une part, de développer une approche filmique de l’acte croyant et finalement de s’intéresser à l’ensemble des objets techniques sur lesquels savoirs et croyances s’appuient tout autant ; d’autre part, de resituer le croire à l’intersection de plusieurs domaines d’activité qu’il traverse amplement (économique et artistique notamment), le religieux n’étant que l’un d’entre eux, mais permettant une approche heuristiquement féconde de l’ensemble.

On peut donner plusieurs exemples de collaborations impliquant largement les chercheurs du CéSor :

(1) Le séminaire mensuel « Les variations du croire », co-animé par Anne-Sophie Lamine et Nathalie Luca à l’EHESS est un des lieux de restitution de ces collaborations auprès de mastérants et de doctorants dont un certain nombre se sont investis dans le PC3 et surtout des post-doctorants contractuels d’HASTEC accueillis au CéSor et désireux ensuite de le rejoindre (c’est le cas notamment d’Anna Poujeau recrutée au CNRS après un an de post-doctorat HASTEC auprès du PC3 et qui a obtenu la médaille de bronze du CNRS en 2016). Ont participé ou y participent encore Marie-Anne Polo de Beaulieu (GAHOM), Stefania Capone (CéSor), André Guillerme (CNAM), Jean-Philippe Bouilloud (ESCP Europe) ;

(2) Le séminaire de recherche interdisciplinaire du PC3, co-animé par Jean-Philippe Bouilloud et Nathalie Luca à l’ESCP Europe, est un autre lieu où ont pu s’exprimer des chercheurs, doctorants et jeunes chercheurs du CéSor. C’est le cas notamment de Cécile Boëx, recrutée à l’EHESS, dont nous avons en partie découvert les travaux par le biais de sa participation aux activités du PC3.

(3) Un stage en formation à l’écriture filmique réalisé à Soligny-la-Trappe en septembre 2013 sous la coordination d’Emma Aubin-Boltanski, Damien Mottier (Université Paris Ouest Nanterre La Défense) et Baptiste Buob (LESC). L’objet de cette formation était la réalisation de quatre documentaires de 20 minutes chacun, ayant pour sujet le portrait d’un moine de l’abbaye Notre-Dame de la Trappe. Les huit stagiaires ont travaillé en binômes rassemblant chercheurs de disciplines différentes : Emma Aubin-Boltanski (anthropologie du religieux) ; Andrée Bergeron (histoire des sciences et des techniques) ; Cécile Boëx (anthropologie politique) ; Anne Doustaly (histoire des religions) ; Sonia Fellous (sciences des religions) ; Nathalie Luca (anthropologie du religieux) ; Luciana Soares (philosophie antique) et Brigitte Tambrun (philosophie antique). Les documentaires réalisés portent la marque de cette interdisciplinarité : ils sont le résultat de « regards croisés » portés sur le monachisme catholique en France contemporaine.

Quatre films documentaires « Aimer » (25mn) ; « Frère des autres (27mn) ; « Frère Albéric » (17mn) et « Un veilleur dans la nuit » (23mn) ont été réalisés pendant ce stage puis présentés notamment au Musée du Quai Branly. Un séminaire d’un an s’en est suivi, à l’EHESS, autour des questions sur le monachisme avec notamment Danièle Hervieu-Léger et Dominique Iogna-Prat, pour le CéSor. On peut estimer que ce stage en écriture filmique a permis la formation, au CéSor, d’un sous-axe « anthropologie filmique (voir ci-dessous : Perspectives), autour de Cécile Boëx, Emma Aubin-Boltanski – déjà auteur du film « La fabrique d’une sainte à Beyrouth » – et Nathalie Luca, auquel participeront d’autres chercheurs du CéSor, tels que Stefania Capone.

On notera enfin, comme dernière collaboration dans laquelle des chercheurs du CéSor ont été déterminants, un séminaire qui s’est poursuivi entre 2012 et 2015 avec des chercheurs du CNAM, de l’EHESS, de l’EPHE et de l’ESCP Europe et conclu par la réalisation d’un colloque international coordonné par Charlotte Bigg (Centre Koyré), Nadine Wanono (IMAF), Stefania Capone et Nathalie Luca (CéSor). Il s’est tenu les 27, 28 et 29 mai 2015 à l’occasion des événements autour de l’anniversaire de l’EHESS. Il a porté sur le rôle des objets techniques dans l’élaboration et la communication des savoirs et des croyances. L’ambition a été, à nouveau, de surmonter les barrières disciplinaires parfois arbitraires qui font que, notamment en anthropologie et en histoire, sciences et religions sont très peu étudiées ensemble alors qu’il ne fait aucun sens de les considérer comme relevant de domaines étanches l’un à l’autre. À partir d’une analyse des objets autour desquels les savoirs et les croyances s’articulent (objets qui captent l’invisible ; technologies contemporaines prometteuses d’avenir), des médias à partir desquels ils circulent (la photographie, les techniques de projection, dont le cinéma) et des processus complexes d’interprétation et d’appropriation qu’ils suscitent, le séminaire préparatoire, puis le colloque international, ont montré comment croire et savoir s’engendrent mutuellement. En choisissant de mettre la focale sur les objets techniques, l’idée était de mettre en valeur les incessantes circulations entre croyances et savoirs, en étudiant la fabrication sociale et l’évolution historique de cette différenciation et en faisant finalement ressortir nos propres présupposés quant aux techniques que nous utilisons dans nos recherches.

Toutes ces activités collectives dans lesquelles doctorants, post-doctorants et chercheurs du CéSor se sont impliqués montrent comment le Centre travaille en réseau, y compris avec des institutions avec lesquelles on ne s’attendrait pas nécessairement à le voir collaborer (comme l’ESCP Europe notamment) et qui pourtant lui permettent de porter une méthodologie, des notions et des concepts au-delà du strict périmètre des études sur le religieux, montrant par-là l’intérêt de nos outils pour toutes les recherches s’attaquant au (faire) croire, une thématique essentielle au management entrepreneurial.

Dans le cadre d’un post-doctorat HASTEC, plusieurs jeunes docteurs ont rejoint le CéSor avec des projets de recherche qui s’inscrivent dans le programme collaboratif n°3 du Labex HASTEC portant sur les « Techniques du (faire) croire » :

Ayda Bouanga (2015-2016) a effectué des recherches sur l’« Histoire des pratiques magiques dans le christianisme éthiopien : Cultures locales & dimension globale (XVe–XXe siècles) ». Les sources sur l’Éthiopie du XVe au XXe siècle présentent les cultes aux invisibles dans la société chrétienne sous un angle répressif, en les rejetant au-delà de la frontière de l’orthodoxie. Pourtant, les dabtara, instruits dans les monastères, mais non ordonnés, exercent, à la demande de fidèles chrétiens, la divination, la guérison, l’exorcisme, en faisant appel aux esprits invisibles, aux démons et aux personnages bibliques. Ils élaborent des rouleaux magiques, des amulettes, des recueils de prières et utilisent les Psaumes et les Évangiles pour la mantique ou la fabrication de pièces apotropaïques. Ces écrits et objets sont des manifestations du croire et des supports du faire-croire. Leurs usages, prohibés, mais réglementés par les élites chrétiennes, signalent à la fois une reconnaissance et une circulation de pratiques, techniques et croyances liées à la magie au sein de l’Orient chrétien. Dans le cadre de son post-doc, Ayda Bouanga a organisé un séminaire pluridisciplinaire intitulé « La magie dans l’Orient chrétien, juif et musulman : comparaison de pratiques et pratiques en comparaison », qui s’est tenu au CéSor de janvier à juin 2016 et a été reconduit en 2016-2017.

Après des travaux anthropo-historiques portant sur les catéchismes en images dans les missions en Nouvelle Espagne au XVIe siècle, Bérénice Gaillemin (2015-2016) a développé un projet de post-doctorat sur des pratiques proches dans des communautés boliviennes contemporaines indigènes rattachées à la ville de San Lucas. Les textes catholiques traduits en langue quechua sont transcrits dans une écriture tridimensionnelle et sont utilisés pour un enseignement ponctuel qui se déroule durant le Carême. Des figurines et des objets divers, assemblés en spirale sur un disque d’argile, correspondent à des mots ou des syllabes. L’usage de cette méthode est très efficace en termes de mémorisation. Elle se fonde sur l’usage du rébus et profite des aspects tant pédagogiques que ludiques de l’image. Cette recherche a montré comment l’étude pragmatique de ces textes nous renseigne sur la manière dont les pratiquants de ces communautés pensent et entrent en dialogue avec leur religion. La mémorisation verbatim de documents dans lesquels ont été transcrites en images les prières catholiques a été imposée aux populations indigènes dans le contexte de la conquête spirituelle de l’Amérique. Cette recherche, qui s’est aussi intéressée aux relations que les multiples usages de ces écritures de catéchèse entretiennent avec le politique, a donné lieu à un ouvrage qui a été publié au Mexique en 2016.

Cécile Guillaume-Pey (2016-2017) mène une étude des modalités d’appropriation de l’écrit à des fins rituelles, intitulé « De l’Esprit à la Lettre, ou comment manipuler le corps alphabétique des dieux ». À partir du XVIIIe siècle, parmi des populations colonisées, on relève de nombreuses occurrences de créations de systèmes de signes graphiques dans le cadre de l’émergence de mouvements socio-religieux. C’est le cas chez les Sora, un groupe tribal du centre-est de l’Inde. À la fin des années 1930, un instituteur sora invente un alphabet dont chaque lettre matérialise une divinité et auquel les dévots du mouvement qu’il fonde rendent un culte. De nos jours, cette écriture est essentiellement utilisée en contexte rituel et la plupart des dévots, qui boivent les caractères alphabétiques sous la forme d’une potion lors des rites, sont incapables de déchiffrer les manuels de prières détenus par des spécialistes religieux qui s’arrogent le monopole de l’écrit. À partir d’enquêtes ethnographiques menées dans des villages sora (2012-2013 ; 2016-2017) et d’un travail de traduction de textes liturgiques écrits par l’instituteur-guru, il s’agit de comprendre comment l’écriture a été remodelée par le paysage religieux dans lequel elle s’est enracinée et d’évaluer dans quelle mesure un tel support, dès lors qu’il a été « happé » par le rite, contribue à redéfinir les modalités du « (faire) croire ». La question est donc de savoir en quoi le transfert d’une nouvelle technologie dans le champ religieux induit des changements majeurs dans la transmission des savoirs rituels, le rapport au corps du fidèle, et le contexte communicationnel dans lequel se nouent les relations avec les esprits.

 


 

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