Axe II – Politiques et normes (sous la responsabilité de Rita Hermon-Belot)

Cet axe embrasse conjointement la question de la forme des institutions religieuses et du rapport de celles-ci aux institutions politiques, la question des modes de régulation que l’État instaure, notamment dans les situations de pluralité, le rapport entre norme religieuse et norme légale et les modes selon lesquels le religieux trouve à s’inscrire dans la cité. Le rapport entre religieux et politique est ainsi abordé à travers une grande diversité de points de vue, de registres, et d’aires confessionnelles, culturelles et géographiques. Les travaux entrepris dans le cadre de cet axe ne le sont pas de façon étanche mais, eu égard à la complexité des questions, ils recoupent et interagissent parfois, et de façon très délibérée, avec les entreprises menées au sein des deux autres axes du centre, particulièrement l’axe 3.

II.2.1. L’ecclésial et le politique

Dominique Iogna-Prat et Alain Rauwel ont entrepris en collaboration avec Frédéric Gabriel, (UMR Triangle, ENS Lyon) une histoire de la « discipline ecclésiologie » du XVIIIe au XXe siècle.

Au pays de la « séparation », une division outrancière des tâches entre l’État et l’Église a malheureusement relégué l’ecclésiologie au rayon d’une histoire religieuse le plus souvent coupée des visées et des méthodes en sciences sociales. Pourtant, l’objet « Église » est au centre de toute réflexion sociologique depuis les pères fondateurs (spécialement Durkheim et Weber). La recherche collective menée sur l’histoire de l’ecclésiologie s’est ainsi attachée à éclairer la genèse historique des catégories qui façonnent en partie notre compréhension spontanée des entités institutionnelles. Loin de reléguer la longue construction chrétienne de l’objet « institution » dans l’irrationalité, dans le cynisme hiérocratique, ou dans le pur faire-valoir préhistorique d’une rationalité contemporaine, les chercheurs réunis en séminaire et journées d’études ont au contraire réfléchi sur l’étude de la forte architecture élaborée au cours des siècles, par ce que l’on peut désigner aujourd’hui sous le nom d’ecclésiologie, et qui par excellence pense ce qu’est une société. Balayant un champ large, des charismes jusqu’aux élaborations normatives techniques, ces théories diverses de l’institution sont d’une richesse qui reste souvent inexploitée. L’enquête menée est non pas confessionnelle mais historique et contextuelle, croisant la théologie, la philosophie, l’histoire du droit, la science des rites, la sociologie religieuse et les sciences politiques. Si l’ecclésiologie peut paraître comme un objet curieux et exotique, elle est pourtant présente comme terrain nourricier de thématiques qui ont connu un succès certain : la construction juridique, les origines canoniques de l’administration, le problème « théologico-politique », la dynamique conciliaire, le corps mystique, la place de la religion dans la cité ; autant de perspectives qui définissent une rationalité institutionnelle spécifique et qui permettent de reconstituer de manière archéologique le soubassement d’une discipline relativement ignorée du public cultivé, ou de l’université laïque. D’où sa dimension érudite, au sens de l’importance du doctrinal, du scholarship, et de la tradition dense dans laquelle il s’insère. La constitution de l’ecclésiologie est d’autant plus importante qu’elle se conçoit par principe sur le temps long, mais elle révèle surtout les nœuds problématiques d’une histoire en prise avec le présent et qui est issue de conflits confessionnels profonds. Tout l’intérêt de la reconstitution critique de cette discipline est de proposer une morphologie religieuse de l’Europe récente qui mette en évidence la dynamique des courants, des écoles, la circulation de leurs idées, et les différents concepts qui servent de lieux de rencontre mais aussi de combats. En effet, c’est bien simultanément que l’ecclésiologie écrit son histoire et se confronte au contemporain (individualisme, sécularisation, démocratisation, séparation de l’Église et de l’État). L’enquête menée ne se voulait pas encyclopédique, mais elle entendait déterminer ces nœuds problématiques, mettre en évidence des lignes thématiques, et préciser leurs congruences ou leurs ruptures. En bref, il s’agissait de mieux faire apparaître les liens entre ces thématiques, leurs milieux, les réseaux, et les paradigmes qui y circulent. Trois gains étaient attendus : une libération des schèmes traditionnels de lecture, une meilleure connaissance réflexive de la constitution des découpages disciplinaires (leur histoire compte d’ailleurs en elle-même), un renouvellement dans la lecture de ces doctrines et de ces corpus grâce à cette distance historiographique et critique.

C’est à une histoire comparée et connectée des christianismes à l’Est de l’Europe et au Proche-Orient que s’attachent Bernard Heyberger et les chercheurs qu’il réunit dans le cadre de séminaires et de journées d’étude.

Bien que l’historiographie récente ait commencé à étudier les communautés chrétiennes d’Europe de l’Est et de l’Empire ottoman entre le XVIe siècle et la Première Guerre mondiale, plusieurs raisons ont empêché jusqu’à aujourd’hui de connecter et de comparer ces différentes aires culturelles qui ont pourtant connu, du temps des Réformes jusqu’à l’âge du nationalisme, des évolutions comparables. Le but du collectif en cours d’achèvement était justement de comparer les changements survenus dans les Églises et aires culturelles concernées à partir d’un certain nombre de critères comme la production de livres, les précisions dogmatiques, le système scolaire, les ordres monastiques ; d’étudier les formes de connexion entre l’Orient et l’Occident (catholique et protestant), mais aussi entre Est et Est.

Des caractéristiques du fonctionnement interne des Églises orientales dans l’Empire ottoman peuvent être comparées et discutées. Elles sont souvent proches de ce qu’on peut observer du fonctionnement de l’Église et de la gestion du pluralisme dans les autres empires (Venise, Fédération polono-lithuanienne, Empire russe). L’époque choisie est aussi marquée par l’innovation administrative dans les Églises, en interaction avec les différentes politiques des États. La réforme signifie souvent, même chez les orthodoxes, l’introduction d’une discipline inspirée du Concile de Trente, fondée sur des normes écrites et caractérisée par l’homogénéisation des pratiques, de l’ordre hiérarchique, et de la culture. L’introduction de l’imprimerie dans ces différentes aires culturelles entraîne un développement de la lecture et de l’écriture, mais soulève une série de questions, par exemple sur la forme à donner à l’édition scientifique des textes, la nécessité d’une réforme liturgique ou de précisions dogmatiques, et le choix de la langue. Étudier ce contexte conduit à alimenter les discussions actuelles sur les formes et les chronologies d’une « confessionalisation » dans le contexte des Églises orientales, en relation avec les débuts d’une « ethnicisation » de la religion et l’introduction de l’idée de « nation ».

L’aspiration et la dynamique à unifier l’Orthodoxie à une échelle globale, de Moscou à Alexandrie, ont fait l’objet d’une attention particulière dans ce projet. Les nombreuses connexions entre les différents centres de l’Orthodoxie sont encore quasiment ignorées, mais commencent à retenir l’attention des chercheurs. D’importants transferts culturels entre les chrétientés orientales peuvent être observés. Naturellement, la création d’Églises « unies » à Rome (Ruthènes, Melkites, Chaldéens) est au cœur de ces changements. L’émergence d’une identité catholique orientale est soumise à la double contrainte imposée aux Églises de se réformer selon le modèle tridentin et de rester fidèle à la tradition particulière dont elles sont les porteuses. Jusqu’à nos jours, cette double contrainte marque la culture des membres de ces Églises, qui jouèrent un rôle spécifique à l’origine des différents nationalismes (ukrainien, arabe, arménien).

Anthropologue, Emma Aubin-Boltanski analyse les rapports ambivalents qu’entretiennent les représentants des institutions ecclésiales (Églises maronite, grecque catholique et grecque orthodoxe) avec les femmes mystiques de Beyrouth et de Damas, un sujet qu’elle développe dans son ouvrage à paraître Mystique, guerre et politique. Elle démontre que les mystiques s’engagent, en marge de leurs Églises respectives, dans des actions que ni le mot « révolte », ni le mot « dissidence » tous deux trop précis et trop forts ne recouvrent. Il s’agit de formes de résistance à la fois plus diffuses et plus douces qu’Emma Aubin-Boltanski choisit d’analyser par le prisme de la notion foucaldienne de « contre-conduites ». Les Églises, quant à elles, n’ont mené aucune politique cohérente à l’encontre de ces femmes ou vis-à-vis des communautés qui se cristallisent peu à peu autour d’elles, révélant par là-même que ces contre-conduites ne sont pas absolument extérieures à elles-mêmes. C’est que loin de constituer des corps homogènes, les institutions ecclésiales et tout particulièrement l’Église maronite, sont traversées par divers courants (libéraux, charismatiques, traditionalistes) dont les tenants adoptent, à l’égard des mystiques, des postures très contrastées allant de l’hostilité la plus ouverte à l’allégeance la plus complète.

Dans une démarche relevant de l’anthropologie historique, Éloi Ficquet mène des recherches sur les sources et les dynamiques de l’histoire contemporaine éthiopienne, qui accordent une place importante aux faits religieux, autant par la capacité de mobilisation des communautés que par la composante idéologique des discours religieux qui opère des médiations entre les pratiques politiques et les enjeux régionaux et globaux. En 2014, Éloi Ficquet a coordonné avec Wolbert Smidt la publication d’une série d’études sur le prince éthiopien Iyasu, héritier du trône impérial à la mort du roi des rois Ménélik, mais évincé du pouvoir en 1916 par celui qui deviendra Haile Selassié. L’hostilité contre Iyasu, et les débats historiques qui se sont poursuivis à son sujet portaient principalement sur sa conversion supposée à l’islam. Descendant d’une famille de musulmans convertis, ce prince chrétien avait cherché à être à la fois le roi des chrétiens et celui des musulmans, incarnant une dualité représentative de ce pays, proposant une neutralisation tendant à la sécularité rejetée par un puissant parti soutenant la domination sur les affaires publiques exercée par l’Église et par l’État. Toujours dans le domaine de l’histoire contemporaine, Éloi Ficquet a dirigé avec Gérard Prunier la publication de l’ouvrage Understanding Contemporary Ethiopia, publié à Londres par Hurst en 2015. Il est l’auteur de trois chapitres proposant d’abord une vue d’ensemble des peuples éthiopiens (avec Dereje Feyissa), puis avec Stéphane Ancel – qui a été recruté au CNRS en 2017 – une étude des transformations de l’Église orthodoxe en lien avec les changements de régimes, et enfin une étude des musulmans éthiopiens, face à la question de l’intégration nationale. Dans son séminaire EHESS, Éloi Ficquet a aussi poursuivi une réflexion comparative sur les représentations, les pratiques et les inscriptions spatiales de la sainteté, pour comprendre les opérations et les croyances en jeu dans l’incarnation de normes idéales à travers des figures et des lieux. C’est dans cette perspective qu’il a étudié la mort, en août 2012, du premier ministre éthiopien Meles Zenawi, dans un article publié dans Politique Africaine en 2016, où sont démontés certains ressorts profonds de la représentation sacrée du pouvoir.

II.2.2. Religion et politique dans la modernité

Philosophe, Pierre Bouretz envisage un phénomène plus ample que le simple lien entre politique et religion dont l’actualité nous livre de nombreux et brûlants exemples. Il se donne pour objet un « âge séculier » au sein duquel il veut étudier conjointement sécularisation et dynamique des croyances. Il s’agit de dépasser des analyses souvent trop immédiates et superficielles qui ne prennent en compte que les modèles juridiques contingents de régulation du rapport entre théologique et politique dans les régimes contemporains. Le projet est notamment ici d’explorer un certain nombre des concepts qui font l’objet d’une dispute croisant ou rejoignant la querelle devenue classique de la sécularisation, afin d’arriver à penser de façon nouvelle le déplacement de quelques-uns des grands concepts théologiques vers des concepts politiques. Cela, en discutant notamment de la place de figures majeures de la théorie politique dans leur rapport à la pensée religieuse, en étudiant de ce point de vue des concepts politiques tels que souveraineté, révolution, loi, utopie à la lumière de notions essentielles de la philosophie et de la sociologie de la religion, comme le messianisme, l’eschatologie ou la révélation. Pour ouvrir enfin la réflexion à la question des croyances, de leur rôle épistémologique et de la reconnaissance sociale d’un lien entre croyance et sens comme nouveau problème contemporain de la sécularisation.

Pour sa part, Michael Löwy (directeur de recherches émérite) a pour domaine de recherche les rapports entre religion, politique et utopies sociales, notamment dans la culture juive d’Europe Centrale au 20ème siècle. Dans son livre La Cage d’Acier. Max Weber et le marxisme weberien (Paris, 2013) il est question de penseurs juifs allemands (Ernst Bloch, Walter Benjamin, Erich Fromm) qui se réclament de Weber pour décrire ce qu’ils nomment « le capitalisme comme religion ». Une autre piste de recherche, plus récente, concerne les rapports entre sociologie de la religion et littérature, où le rapport du religieux au politique est très présent. Cette thématique a donné lieu à l’ouvrage (en collaboration avec Erwan Dianteill) Le sacré fictif. Sociologies et religion :  approches littéraires (Paris, 2017).

L’étude du rapport entre religion et politique au sens large reçoit au sein du CéSor une attention très particulière pour ses occurrences au long d’un long XIXe siècle. Les historiens Philippe Boutry et Rita Hermon-Belot y consacrent notamment leur travail en cours.

Philippe Boutry a pour domaines de recherches l’anthropologie du christianisme, Rome et la papauté (XVIIIe-XIXe siècles) et l’histoire religieuse de la France contemporaine, de la Révolution française au XXe siècle. Ses travaux et enseignements, dans le cadre d’un séminaire donné à l’EHESS avec Guillaume Cuchet (Université Paris-Est-Créteil), « Croyance et incroyance en Europe, de la Révolution à nos jours », ont voulu interroger l’histoire religieuse de la Révolution française dans son déroulement mais également en aval et en amont. Ils se sont intéressés aux principaux éléments constitutifs de cette séquence : le naufrage de l’idée de « royaume très-chrétien » et l’avènement de la liberté de conscience et de culte ainsi que de la pluralité religieuse ; les principaux courants religieux et philosophiques à l’œuvre (gallicanisme, jansénisme, philosophie des lumières, idéologie, libéralisme, intransigeances religieuses, mouvements réformateurs et courants hétérodoxes). Ils se sont attachés à éclairer certains points liés à des recherches en cours : histoire des pèlerinages et des reliques ; déchristianisation et persécution révolutionnaires ; construction d’une mémoire religieuse de la Révolution française à l’intérieur des différents cultes.

Une attention toute particulière a été portée en 2015-2016 à la crise de la confession, analyseur particulièrement éclairant des mutations, des tensions et des contradictions du catholicisme contemporain. Elle a certes constitué un des aspects les plus frappants de la « crise catholique » des années 1965-1975, mais Philippe Boutry veut déployer le problème dans toutes ses dimensions en interrogeant les grandes étapes de l’histoire : impact de la Révolution sur les consciences, révolution liguorienne des années 1830-1850, réformes de Pie X favorisant la communion précoce et fréquente, et l’évolution de la pratique au sein des mouvements d’Action catholique du XXe siècle.

Rita Hermon-Belot est partie de cette double constatation que, d’une part les questions concernant la diversité religieuse étaient largement recouvertes dans l’histoire contemporaine française par la grande histoire de la laïcité, vue comme un affrontement entre l’Église catholique et les héritiers de la Révolution et, d’autre part, que la pluralité religieuse ne se limitait pas à une juxtaposition mais qu’elle comportait aménagements, combats et réflexions. Elle s’est en conséquence engagée dans une histoire de la pluralité des cultes dans la modernité française qui fait l’objet de son séminaire à l’EHESS, « La liberté des cultes en France : parcours historique et anthropologie religieuse ». Cette recherche a donné lieu à un premier ouvrage, Aux sources de l’idée laïque. Révolution et pluralité religieuse (Paris, 2015). Un tel titre se justifie par le fait qu’en s’intéressant à la pluralité, l’historienne a rencontré en chemin la laïcité, ou tout au moins de premiers enracinements, à l’époque révolutionnaire, de ce que Georges Weill appelait « l’idée laïque ». Ainsi tout particulièrement de l’établissement d’un état-civil confié à des institutions publiques en septembre 1792, et d’une forme de délégitimation de toute idée de religion civile dans le contexte français à la suite de l’échec des cultes de remplacement que la Révolution a tenté d’installer.

Travaillant désormais sur le XIXe siècle, elle poursuit cette piste qui ouvre des perspectives tout à fait fécondes sur l’histoire de la conception comme de l’affirmation de la laïcité. L’hypothèse qui guide cette enquête est que la diversité religieuse, même si elle a pu concerner des groupes de taille numériquement réduite, n’a pas été assez prise en compte dans la genèse même de l’idée laïque et dans l’élaboration des formes d’application légales que celle-ci a reçues. Rita Hermon-Belot suit à la fois les conditions effectives de l’entrée des cultes dits minoritaires, ou plutôt selon l’expression du temps « non-catholiques », dans un monde désormais commun, alors que le XIXe siècle français a largement vécu sur une association très étroite entre les différents cultes et l’État, et la place que la pluralité religieuse a pu prendre, et qu’ont pu prendre les membres de cultes minoritaires, dans les débats qui ont mené à la conception et à l’affirmation de la laïcité.

Ces recherches n’entendent pas se cantonner au contexte français et veulent donner toute sa place à la démarche comparative. Outre les études de Philippe Boutry sur l’Italie et la papauté, Rita Hermon-Belot entretient une coopération régulière avec la MacMillan Center Initiative on religion politics and society de l’Université de Yale, qui donne lieu à des échanges réguliers et des visites entrecroisées de chercheurs, et avec l’Université de Virginie, où elle a fait un séjour d’enseignement dans le cadre d’une convention EHESS-UVA en 2016.

À cet intérêt pour le XIXe siècle participent également les études évoquées plus haut sur l’ecclésiologie, totalement immergée dans les débats qui traversent la société française du temps, à commencer par la définition même de « société ». Autant de recherches convergentes traversant le siècle qui ont trouvé à se rassembler lors d’une première journée d’études impliquant également la Maison Auguste Comte, « Reconfigurations religieuses, utopies sociales et horizons laïques 1825-1925 », avec les interventions, aux côtés de nombreux autres chercheurs, de Philippe Boutry, Rita Hermon-Belot, Danièle Hervieu-Léger et Dominique Iogna-Prat. L’ensemble va faire l’objet d’un dossier thématique en préparation pour les ASSR.

II.2.3. Normes et déconstruction de l’« ordre naturel »

Le plus récent volet des travaux de Philippe Boutry porte sur les pratiques funéraires. Il constate en effet la véritable mutation anthropologique dans la relation à la mort et aux morts qui s’accomplit sous nos yeux au tournant du XXe et du XXIe siècle avec la généralisation de l’incinération, les silences et les pudeurs qui entourent les décès et la création de nouveaux rituels funéraires. Mais l’historien rappelle la précédente mutation intervenue au tournant des XVIIIe et XIXe siècles avec l’éloignement des cimetières du pourtour des églises, leur déplacement à l’extérieur de l’enceinte des villes et des bourgs et l’invention de nouveaux dispositifs cérémoniels autour des tombes. Ces deux modes de transitions funéraires l’ont invité à s’interroger dans le moyen terme sur la signification anthropologique, religieuse, sociale et culturelle de la mort à l’âge contemporain. C’est notamment la thématique centrale en 2016-2017 de son séminaire « Croyance et incroyance en Europe, de la Révolution à nos jours. Transitions funéraires à l’époque contemporaine », toujours avec Guillaume Cuchet.

Récemment intégrée au CéSor à la suite de son élection en avril 2016 comme directrice d’études à l’EHESS, la sociologue Cécile Béraud développe une partie de ses recherches et de son enseignement sur les rapports genre / religion. En France, la mobilisation contre le mariage pour tous a nourri dans les médias, mais aussi chez les sociologues et politistes, un regain d’intérêt pour le catholicisme, objet d’habitude volontiers perçu comme désuet et atone. Mais ce regain d’intérêt s’est surtout porté sur les opposants, laissant dans l’ombre les catholiques favorables au changement législatif. Or, contrairement à l’aspect très monolithique qu’a donné à voir la mobilisation catholique, celle-ci ne peut être interprétée comme unanime. Céline Béraud s’est intéressée aux catholiques favorables aux unions de même sexe et à la réception très limitée de leurs prises de parole. Elle a ainsi montré comment et jusqu’à quel point, comme à l’époque des débats sur le Pacs, la contrainte du consensus l’avait emporté au niveau du clergé, de l’épiscopat en particulier, mais également de nombreux fidèles.

C’est dans la même perspective qu’elle a commencé une recherche auprès de catholiques pratiquant-e-s réguliers, en couple de même sexe, qui ont fait le choix de se marier ou ont pour projet de le faire prochainement. Comment ces catholiques investissent-ils le mariage civil, dont les autorités religieuses ont pourtant proclamé qu’il ne pouvait unir qu’un homme et une femme, au nom du principe de différence des sexes qu’elles jugent irréductible ? Cette première question a très vite été complétée par une seconde, dont l’ampleur est apparue dès les premiers entretiens réalisés au printemps 2014. Comment des fidèles gays et lesbiennes demandent-ils à leur Église un accompagnement voire une mise en forme rituelle de leur union, alors même que le magistère catholique qualifie les « actes d’homosexualité » d’« intrinsèquement désordonnés » ne pouvant « en aucun cas recevoir quelque approbation » et que l’on peut considérer de manière plus générale que la condamnation religieuse constitue aujourd’hui la rhétorique homophobe la plus puissante ? Il y a là une énigme qui n’est pas sans rappeler celle qui se trouve, en contexte musulman, à l’origine de l’ouvrage de Saba Mahmood sur la « politique de la piété ». Comment l’institution ecclésiale et ses agents, les prêtres en particulier, répondent-ils, souvent dans la plus grande discrétion, à ces demandes ? Dans ce chantier récemment ouvert, il s’agit de réaliser de longs entretiens biographiques appelés à être complétés par des entretiens avec des prêtres qui accompagnent ces fidèles, ainsi que des observations des rituels accomplis qui consistent en un emprunt plus ou moins formalisé à la liturgie catholique : baptême d’un enfant qui constitue également une forme de reconnaissance ecclésiale d’une famille homoparentale, temps de prière autour du couple réalisé par un prêtre en dehors d’un lieu de culte, messe d’action de grâce célébrée en paroisse, etc. Il est fait ici recours à la notion de « bricolage rituel », à laquelle les sociologues et les anthropologues des religions s’intéressent depuis quelques années après avoir surtout beaucoup évoqué le bricolage des croyances. Céline Béraud a déjà développé cette notion à propos des petites ritualités bricolées – rituels de pardon et d’accompagnement de fin de vie – par des femmes aumôniers, qui en l’absence de prêtre – seul habilité à poser en la matière un acte sacramentel – répondent ainsi aux demandes qui s’adressent à elles à l’hôpital et en prison. Si dans un premier temps la recherche est centrée sur la France, elle doit vite s’ouvrir à des comparaisons internationales, en privilégiant des pays ou régions de tradition catholique majoritaire comme Céline Béraud l’a déjà fait dans d’autres recherches (avec le Québec en particulier). Une comparaison sera également conduite avec le protestantisme français dans lequel les bénédictions d’union de même sexe font aussi débat.

L’arrivée de Cécile Béraud compensera le prochain départ en retraite de Martine Gross, sociologue, ingénieure de recherche hors classe réalisant depuis de nombreuses années un travail de chercheur dans notre unité. Elle a notamment réalisé un important travail sur les enjeux religieux des transformations contemporaines de la famille, sous l’effet de la pluralisation des modèles conjugaux et familiaux d’une part et des transformations liées à la disjonction entre l’alliance et la filiation d’autre part. Confrontées à la déconstruction de cet ordre naturel et à la pluralisation des différents modèles de famille, les institutions religieuses développent des stratégies variées et parfois contradictoires, allant de la réitération du discours de la norme (voire à sa radicalisation) à l’accompagnement pragmatique des évolutions sociales et culturelles en cours. Dans cette perspective, Martine Gross a notamment co-animé jusqu’en 2016 avec Irène Théry, Jennifer Merchant et Laurence Brunet, le séminaire EHESS, « Genre, personne et parenté dans l’Assistance médicale à la Procréation (AMP) ». Avec Sophie Nizard et Séverine Mathieu (GSRL), Martine Gross a par ailleurs édité en 2012 les actes du colloque tenu en 2009, Sacrées familles ! Changements familiaux, changements religieux et organisé, toujours avec Sophie Nizard dans le cadre du GDRI « socio-anthropologie du judaïsme », un colloque « Genre, famille, transmission dans le judaïsme contemporain » qui s’est tenu en juin 2015 à Jérusalem. Les actes de ce colloque ont été publiés au printemps 2017 en anglais sous le titre Gender, Family and Transmission in contemporary Jewish Context aux éditions Cambridge Scolar Publishing. Enfin, Martine Gross a organisé avec Rémy Bethmont (Université Paris 8) un dernier colloque intitulé « Homosexualité et traditions monothéistes » qui a donné lieu à un ouvrage éponyme paru sous leur direction chez Labor et Fides au printemps 2017.

II.2.4. La religion dans la Cité

Pluralité religieuse et laïcité

L’attention portée à la pluralité religieuse et à son articulation avec la laïcité, dans la conception comme dans l’affirmation de celle-ci, rencontre une question sociale au cœur des débats les plus urgents du présent. Si c’est dans le cadre de la laïcité que la liberté des cultes s’exerce en France, l’extension de la diversité religieuse dans toutes les démocraties occidentales et les besoins ou exigences qu’elle fait naître constituent aujourd’hui un problème majeur posé à cette laïcité.

Partant du constat que la gestion des questions que pose la diversité religieuse croissante fait jouer des héritages historiques d’autant plus actifs qu’ils sont mal identifiés – pratiques de l’État et des services publics ou catégories mêmes à travers lesquelles toutes ces questions sont pensées et posées, à commencer par celle de « cultes », base du droit français en ces matières –, le séminaire de Rita Hermon-Belot accueille également des acteurs du religieux au présent. Les rencontres organisées par le CéSor, les « Débats du CéSor » au premier chef, sont très régulièrement le lieu d’interventions de chercheurs spécialistes des questions contemporaines, tels Patrick Weill, Catherine Clémentin-Ojha, Philippe Portier, Danièle Hervieu-Léger, mais aussi d’auteurs qui sont ou ont été aussi des acteurs, ainsi les spécialistes de l’islam en France que sont Bernard Godard ou Didier Leschi.

Certains chercheurs du centre sont amenés à intervenir dans de nombreuses configurations non-académiques, cela sur l’ensemble du territoire français et auprès des publics les plus divers. Rita Hermon-Belot s’est notamment engagée dans de nombreuses actions de formation, entre autres auprès de l’IISMM, de syndicats professionnels, de préfectures dont en 2016 celle de la Haute-Garonne, et en coopération régulière avec l’ENM à Paris et en régions ; elle a également été désignée référent Laïcité pour l’EHESS et en 2016, référent CNRS pour la lutte contre le racisme et l’antisémitisme.

Minorités religieuses

Le projet « Dynamiques religieuses et groupes minoritaires : évolutions récentes du paysage français » (https://mineurel-france.sciencesconf.org/) a pour ambition de contribuer à une meilleure connaissance des réalités nouvelles du paysage religieux français. L’objectif est de rassembler et de rendre disponible l’information concernant ces groupes et leur évolution récente. Pour la plupart, ils ne sont en effet le plus souvent connus que de leurs membres et de quelques rares spécialistes. Si plusieurs travaux ont récemment pris en compte certaines dénominations religieuses, ou subdivisions à l’intérieur d’une même dénomination, il n’en reste pas moins que la complexité du paysage rend difficiles les approches comparatives de ces minorités les unes par rapport aux autres. En rassemblant, autour de l’effort de mise en commun des connaissances spécialisées sur ces différents groupes, des chercheurs issus d’horizons disciplinaires différents (sociologues, ethnologues, anthropologues, historiens ou spécialistes des religions), ce projet vise à améliorer le niveau de connaissance des petits groupes religieux en France, et ce faisant à interroger l’état de la réflexion sur les minorités religieuses.

Initié par Anne-Laure Zwilling en lien avec le programme Mineurel de l’UMR 7354 DRES (Droit, Religion, Entreprise et Société – anciennement PRISME/SDRE), ce projet est réalisé en collaboration avec Lionel Obadia (IEA Strasbourg/Université de Lyon), Joëlle Allouche (GSRL, EPHE, Paris), et Rita Hermon-Belot pour le CéSor. Ce programme a d’abord suscité l’organisation d’une série de journées d’étude. Le CEIFR (puis le CéSor), a pris en charge celles consacrées aux « islams », le 19 mai 2014, à l’EHESS, Paris, en collaboration avec l’IISMM, et aux « catholicismes », EHESS, Paris, 15-16 octobre 2015. Mais toute l’entreprise aura été tendue vers la réalisation d’un « Atlas des minorités religieuses en France » (titre provisoire). La publication de l’ouvrage, qui rassemblera les travaux de plus de 80 contributeurs est prévue à l’automne 2017. Chaque groupe religieux identifiable, en allant jusqu’à une très petite échelle y recevra une notice approfondie et construite selon des approches relevant des sciences sociales. Cette entreprise inédite devrait apporter un tableau totalement renouvelé du paysage religieux français dans sa très grande diversité et faire notamment apparaître des groupes très peu connus et dont la situation est très rarement prise en compte. Un tel ouvrage devrait répondre à un besoin devenu urgent, en constituant un outil de référence et d’information radicalement neuf et précieux pour des publics très divers, académiques et non-académiques.

La religion dans les institutions publiques : le cas des aumôniers musulmans des prisons

Dans le cadre de l’appel à projet « Attentats-Recherche », Céline Béraud, a piloté en 2016, avec Claire de Galembert (CNRS, ISP/ENS Cachan), un projet centré sur l’aumônerie musulmane des prisons et plus précisément sur son institutionnalisation problématique. Le projet prend maintenant une nouvelle ampleur grâce à un financement couplé de la Direction de l’administration pénitentiaire et de la Mission Droit et recherche du Ministère de la justice pour une durée de 18 mois.

Son ambition est d’abord d’approfondir l’analyse et la connaissance de l’aumônerie musulmane pénitentiaire acquise dans le cadre de la précédente recherche sur la religion en prison, conduite en 2011-2012 avec Corinne Rostaing, recherche qui a donné lieu à la remise d’un rapport à la Direction de l’administration pénitentiaire et à la publication d’un livre aux Presses Universitaires de Rennes en mars 2016. L’objectif principal de la recherche est d’analyser les raisons qui sont à la source des difficultés rencontrées par cette nouvelle institution. Il comporte plusieurs volets. L’enquête de terrain s’attache à analyser comment les aumôniers sont intégrés à la vie des établissements tant par les personnels que les personnes détenues et comment ils gèrent concrètement l’injonction paradoxale dont ils sont la cible (être des acteurs de prévention de la radicalisation d’un côté, préserver leur autonomie par rapport aux attentes des pouvoirs publics sous peine de s’aliéner la confiance des détenus, de l’autre). Il s’agit également de comprendre les raisons qui freinent la construction de l’aumônerie musulmane en véritable acteur collectif. Enfin, il s’agit de stimuler des échanges et une réflexion intra et extra-académiques susceptibles de renforcer son institutionnalisation. Le travail se déploie ainsi autour de quatre axes : poursuivre l’analyse de la sociogenèse de cette institution ; celle également de la sociologie des acteurs qui aujourd’hui l’incarnent ; étudier les logiques d’appropriation ou de rejet de cette figure pénitentiaire par les acteurs (détenus, personnels, aumôniers des autres cultes) ; faire de l’aumônerie musulmane un analyseur du gouvernement public du religieux et plus particulièrement de l’islam.

 


 

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