ANR SHAKK –  De la révolte à la guerre en Syrie : Conflits, déplacements, incertitude

 

Saisir les bouleversements majeurs que connaît la Syrie depuis 2011 constitue un défi méthodologique, conceptuel et réflexif. Pour le relever, le projet SHAKK (Incertitude), planifié sur quatre ans, associe une équipe de chercheurs internationale et des étudiants syriens exilés en France. L’objectif est de revenir sur les différentes étapes de la révolte puis de la guerre en portant la focale sur des personnes et des groupes jusque-là peu pris en considération. Nous conduirons des enquêtes de terrain dans les pays voisins de la Syrie et en Europe, des entretiens en ligne avec des individus en Syrie et des recherches sur la documentation audiovisuelle et écrite abondante sur le net. Les trajectoires et les formes d’engagements des protagonistes seront au cœur de notre réflexion collective bâtie à partir des notions de déplacement et d’indétermination des identités, du religieux et du politique, des frontières, des catégories et des paradigmes.

Depuis la révolte et la guerre qui s’en est suivie, le savoir produit sur la Syrie relève davantage de l’expertise et du journalisme que du champ académique. Si les chercheurs en sciences sociales continuent à publier sur la Syrie malgré l’impossibilité de se rendre sur place, ils sont souvent enjoints de fournir des analyses directement mobilisables par les décideurs publics nationaux et internationaux. Aussi, ils font face à un double défi : poursuivre leurs travaux suivant un rythme et une approche qui leur sont propres et inventer de nouvelles méthodes qui permettent de se ressaisir du terrain syrien. Comment travailler sur une société en guerre, dispersée, dont les transformations sont toujours en cours ? Comment saisir les phénomènes de dislocation brutale des espaces familiers et des relations sociales ? Comment rendre compte de la violence extrême et du traumatisme ? Comprendre les bouleversements que connaît la Syrie depuis 2011 constitue un enjeu épistémologique, éthique et également réflexif tant l’engagement du chercheur est devenu quasi inévitable.
L’équipe du projet SHAKK entend se saisir de ces différents enjeux dans une perspective pluridisciplinaire et comparative en associant le Centre d’études en Sciences sociales du religieux (CéSor), l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo), le département de l’audiovisuel de la Bibliothèque Nationale de France (BNF) et l’Institut de Recherches et d’Études sur les Mondes Arabes et Musulmans (IREMAM).
Il s’agit de revenir sur la genèse de la révolte et des étapes de sa mutation en conflit guerrier à partir des acteurs, des trajectoires, des actions et des récits, jusque-là peu pris en compte. Nous analyserons de manière circonstanciée et située les reconfigurations politiques, religieuses, sociales, territoriales et mémorielles propres à ce contexte d’incertitude (shakk en arabe) et de violence extrême. Nos recherches seront irriguées par une réflexion sur les relations brisées, suspendues et renouvelées par la révolte puis la guerre. Ces relations seront saisies à partir des notions de déplacement et d’indétermination. Déplacement et indétermination des centres de pouvoir ; des identités ; des frontières ; du religieux et du politique ; des catégories et des paradigmes. Ces deux notions sont particulièrement heuristiques pour penser ce moment de l’entre-deux – fait de ruptures, de désordres et de désaccords – qu’est la guerre.
Nous travaillerons hors du territoire national syrien en réalisant des enquêtes dans les pays limitrophes de la Syrie et en Europe. Nous conduirons des entretiens avec des personnes restées sur place par le biais des messageries en ligne. Enfin, l’espace numérique et plus spécifiquement les nombreuses vidéos postées sur YouTube par les différents protagonistes de la révolte et de la guerre constitueront non seulement un site d’enquête privilégié mais feront également l’objet d’une réflexion sur la sauvegarde de la mémoire de ces événements. Enfin, nous contribuerons à la formation d’une nouvelle génération de chercheurs syriens, exilés en Europe.

Quatre axes pour une recherche collective et collaborative
Notre Programme de Recherche Collaboratif se déploiera sur 48 mois en quatre grands axes intimement connectés.

Axe 1. « Archiver la révolte et la guerre : enjeux mémoriaux, politiques et historiques »
1.1 « Archiver le net : créer des outils de collecte, d’analyse et de sauvegarde »
Jamais dans l’histoire, une révolte et un conflit n’ont été autant documentés par leurs propres protagonistes. Depuis le 15 mars 2011, pour contourner l’embargo médiatique imposé par le régime, des centaines de milliers de vidéos ont été mises en ligne sur YouTube par des manifestants, des activistes et des combattants. Pour la plupart anonymes, ces documents, souvent lacunaires et de factures aléatoires sont rendus invisibles par l’effet de masse. De plus, particulièrement volatiles, elles peuvent disparaître d’un instant à l’autre de YouTube. Combinant étroitement compétences techniques et scientifiques, cet axe appréhende ce matériau numérique unique selon deux perspectives : comme source irriguant les différents objets de recherche développés dans ce programme, mais aussi comme objet de réflexion sur les usages de la vidéo et des réseaux sociaux dans la mise en récit des événements et dans l’écriture d’une mémoire vernaculaire. Avec l’appui logistique, technique et l’expertise du département de l’Audiovisuel de la BNF, nous prévoyons de constituer des « corpus de chercheurs » à partir des travaux menés dans ce programme. D’autre part, notre objectif est de concevoir des outils de collecte et d’archivage afin de poser les premiers jalons pour la constitution de collections en vue d’usages (scientifiques, juridiques, mémoriaux, artistiques) futurs.
1.2« Archiver des révoltes passées »
En articulation à ce premier volet portant sur les archives audiovisuelles du conflit syrien, notre équipe s’emploiera à documenter deux moments historiques importants auxquels les acteurs de la révolte et de la guerre actuelles se réfèrent pour définir la nature de leur engagement. Il s’agit d’une part de la révolte de 1920 menée contre le Mandat français par le Druze Sultan Al-Atrach dans la région du djabal al-Arab (sud du pays) et, d’autre part, du massacre de Hama perpétré en 1982 par les unités spéciales du régime de Hafez Al-Assad. Ces deux moments correspondent à des périodes d’affrontements et de recompositions sociales et politiques décisives pour la compréhension de l’histoire contemporaine de la Syrie.
Axe 2. « La révolte et la guerre : ses récits, ses moments et ses acteurs »
Le « grand récit » de la guerre en Syrie n’est pas encore écrit. Son contenu et son architecture dépendront de l’issue de la guerre même si un consensus s’est fait autour de ce qui constitue son « événement déclencheur » : des enfants de Deraa sont enlevés et torturés en février 2011 par les services de sécurité pour avoir écrit sur les murs de leur école des slogans annonçant la chute de Bashar al-Assad. Les séquences de cette narration qui fait entrer en scène à partir d’une petite ville de province des pans de plus en plus diversifiés et larges de la population doivent être finement analysées et mises en perspective avec d’autres façons de raconter l’engagement dans la révolte et dans la guerre pour pouvoir, à terme, dresser une chronologie et une cartographie plus précises de la révolte et de la guerre ; de leurs « moments », de leurs « lieux » et de leurs « acteurs ». Il s’agira de donner à lire les récits de la révolte et du conflit en identifiant et en analysant avec attention les modes d’engagements, de désengagements et/ou de non engagements différenciés des femmes et des hommes.
En plus des productions écrites émanant des recherches des membres de l’équipe impliqués dans cet axe, nous mettrons en place un outil collaboratif sur lequel pourront travailler tous les membres de l’équipe, ainsi que les étudiants de Master et de doctorat de l’EHESS engagés dans des recherches sur la Syrie. Nous développerons un Dictionnaire dynamique et interactif de la révolte et de la guerre en Syrie. Autour d’entrées composées de lieux, dates, termes spécifiques de la révolte et de la guerre, nous mutualiserons nos recherches et réflexions pour donner à lire de façon à la fois exhaustive et critique les multiples récits de la révolte et de la guerre.
Axe 3 « Reconfigurations religieuses et identitaires
Depuis 2011, l’ensemble des communautés composant la population syrienne connaît de profondes reconfigurations, à la fois religieuses, sociales et politiques. Dans cet axe, nous nous intéresserons aux processus d’assignation politico-religieux exercés de façon impérative sur les individus contraints de choisir un camp en fonction de leur identité confessionnelle.
Qui sont les acteurs de la mise en œuvre locale des politiques d’enrôlement sur des bases religieuses et/ou ethniques ? Comment ces politiques sont-elles justifiées politiquement et religieusement ? Comment les individus réagissent-ils à ce processus d’assignation politico-religieux qui les convoque jusque dans leur intimité : leurs façons de s’habiller, de penser, de prier, d’interagir, etc. ? Quelles sont les stratégies développées pour y résister ? Quelle est la marge de négociation laissée à celles et ceux qui en raison de leurs lieux d’habitation et de leur identité religieuse se trouvent « enrôlés » sous les bannières d’un groupe ou d’un camp en particulier ?
Ces questionnements seront abordés en relation avec les recherches menées dans l’axe 1.2  qui proposent de revenir sur la période 1979-1982, ce moment où il s’est agi pour le régime de Hafez al-Assad d’assujettir la communauté sunnite majoritaire en frappant à la fois sa frange la plus religieuse (Frères musulmans) et sa frange la plus laïque (mouvements de gauche) ; l’axe 2 qui s’intéresse à la fois aux récits, aux acteurs et aux chronologies de la révolte et de la guerre ; l’axe 4 qui porte sur les reconfigurations territoriales, sociales et économiques.
Axe 4 « Reconfigurations territoriales, sociales et économiques »
Nous développerons des recherches sur certaines des conséquences les plus dramatiques et durables du conflit syrien : la fragmentation territoriale de la Syrie et le déplacement et la dispersion d’une grande partie de sa population (près de 11 millions de personnes), et cela dans un contexte de destruction des infrastructures et de crise sociale, humanitaire et économique sans précédent. En articulation avec les recherches portées par l’axe 2 sur la chronologie et sur une cartographie de la révolte, nous nous demanderons de quelles manières et selon quelles logiques le conflit fragmente ainsi l’espace et affecte les relations sociales au sein d’un village, d’une ville, d’un quartier. Comment les populations font-elles face à ces bouleversements ? Peut-on observer une « violence des voisins » au sein d’une même unité d’habitations ? Comment s’exerce-t-elle ? Comment les relations familiales ou de proximité se réorganisent-elles à l’épreuve de la guerre et dans l’exil ? Comment saisir l’ampleur et les conséquences des ruptures biographiques ? Il s’agira aussi d’analyser les fractures provoquées par la guerre (dues aux morts, aux destructions et à l’exode massif, ainsi qu’aux positionnements différenciés des individus dans le conflit) et les tentatives de restructuration opérées en exil, dans les pays d’accueil des réfugiés au Proche-Orient (Liban, Jordanie, Turquie) et en Europe (notamment en Suède et en Allemagne).
La question des recompositions spatiales s’inscrit également dans une réflexion sur le présent et l’avenir des villes détruites : petites villes de la Ghouta, Homs, Alep, etc. La question de l’urbicide ou d’une « guerre totale contre la ville » pourra être mis en perspective avec les travaux de documentation qui seront menés dans l’axe 1 sur les premiers soulèvements contre le régime Al-Assad (1979-1982) et les massacres de Hama (1982).
Nous souhaitons également nous intéresser aux projets de reconstruction déjà élaborés par le régime et ses alliés, projets qui s’inscrivent dans une volonté de reprise de contrôle des territoires reconquis. Nous nous intéresserons enfin à la question des recompositions économiques à travers l’étude de « l’économie dans la guerre » et de « l’économie de guerre », ainsi que des économies de la survie, tant dans le contexte des régions et villes en conflits, que de celui des camps et des routes de l’exil proche (Liban, Jordanie, Turquie).

L’équipe de SHAKK

Anna Poujeau (CéSor-CNRS) – porteur scientifique du projet –  en collaboration avec Emma Aubin-Boltanski (IFPO-CNRS) – porteur scientifique du projet pour l’IFPO -, Cécile Boëx (CéSor-EHESS) et Nisrine Al-Zahre (CéSor-EHESS).
Thierry Boissière (IFPO-MAEDI), Boris James (IFPO-MAEDI), Jean-Christophe Peyssard (IFPO-CNRS), Paulo Pinto (Universidade Federal Brésil), Myriam Catusse (IREMAM-CNRS), Thomas Pierret (IREMAM-CNRS), Alain Carou (BNF).

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