Le projet : pourquoi un Programme de Recherches Interdisciplinaires « Sciences sociales du religieux » ?

Exposé des motifs

La proposition d’un PRI « Sciences sociales du religieux » résulte de deux constats simples. Le premier : de nombreux centres, groupes ou enseignants-chercheurs et chercheurs singuliers de l’École des hautes études en sciences sociales touchent la question sociale, politique, artistique, intellectuelle de la place du religieux dans les sociétés humaines, aussi bien en Europe qu’hors d’Europe, et aussi bien dans le monde contemporain que dans différents moments historiques. Le second : cette nébuleuse n’a jamais pris la forme dans l’École d’une structure déterminée qui intégrerait l’ensemble des forces qui la constituent. Le CEIFR ou le CARE, qui représentent les tentatives les plus abouties dans ce domaine, n’ont jamais prétendu absorber la diversité extrême de cette réalité. Il est apparu, lors de nombreux échanges avec les collègues les plus concernés comme auprès des instances de direction de l’École, qu’il fallait rendre compte de ces deux constats : d’une part de l’existence de ces forces, et de leur signification dans l’ensemble du champ des sciences sociales ; d’autre part, de leur caractère disséminé, précisément lié à la nature tout à la fois profuse et diffuse de ce que l’on peut appeler le « religieux » dans les mondes sociaux. Il fallait, en quelque sorte, faire émerger cet immergé, sans en perdre la richesse propre. D’où l’initiative d’un Programme de recherches interdisciplinaires, qui aurait pour objet tout à la fois de faire apparaître par la circulation de l’information les multiples travaux, séminaires, publications, interventions dans ce domaine au sein de l’École, et de promouvoir des recherches communes, mobilisant le plus largement possible entre les disciplines, les périodes, les « aires culturelles ». C’est une proposition simple. Elle n’est nullement contradictoire avec les appartenances disciplinaires ou les priorités thématiques de chacun des groupes qui constitueraient la trame de ce PRI ; mais elle est aujourd’hui bien venue, dans un moment où l’École, selon les modes et selon un rythme qui s’écrivent quotidiennement, s’inscrit dans des ensembles plus vastes, et où, sur un terrain comme celui-ci, il est important qu’elle fasse valoir ses ressources, justement faite d’une pluralité de terrains et de méthodes, dans un domaine aussi immédiatement sensible et irréductiblement complexe que celui des formations religieuses (institutions, systèmes de pensée, pratiques de corps et d’esprit, etc.). Il est important en particulier que ces ressources s’affirment dans le contexte de l’activité, depuis cette rentrée 2011 et pour les dix ans qui viennent, du Laboratoire d’excellence sur l’histoire et l’anthropologie du savoir, des techniques et des croyances, qui fédère comme on le sait au niveau du Pôle de recherche et d’enseignement supérieur Hesam un nombre important d’unités et de centres impliqués dans le domaine des recherches sur les « faits religieux ».

Structure intellectuelle

L’organisation la plus adaptée à ces constats et à ces choix est celle d’une série d’interfaces entre le religieux et d’autres grands objets ou thématiques, eux-mêmes d’ailleurs le plus souvent distribués dans de multiples formations de l’École. Cette série se donne comme une série ouverte, selon ce que veulent et peuvent lui apporter les uns ou les autres. Cette ouverture est un point essentiel : elle peut faire que ce PRI accueille des propositions, au-delà de celles qu’il peut formuler lui-même. Chacune de ces interfaces est amenée à générer des initiatives spécifiques, aussi bien – ce qui est également essentiel – au sein de l’École, qu’entre l’École et ses partenaires, proches ou lointains. On peut décliner une première série de ces interfaces : le religieux et les arts, le religieux et les sciences, le religieux et l’écriture de l’histoire, le religieux et la question de l’anthropologie. Ne prenons qu’un exemple dans ce dernier cas : celui d’une recherche commune sur les pratiques concrètes et les productions abstraites de l’ethnographie, de l’anthropologie et des missions d’évangélisation, dans la longue durée et dans l’histoire contemporaine de l’anthropologie scientifique. Ce projet, souvent évoqué dans le passé avec Maurice Godelier dans les couloirs du 9e étage du 54, bd Raspail, doit enfin pouvoir – en dépit des résistances qu’il rencontre, presque aussi fortes que l’intérêt qu’il suscite – trouver dans l’espace de ce PRI l’accueil qui lui convient. Il faut ajouter à cela que la revue des Archives de sciences sociales des religions, rattachée aux Éditions de l’Ecole, ne peut que bénéficier grandement d’une intensification de ce type d’initiatives.

 Collège de direction

Le PRI est doté d’un comité de direction amené à se réunir régulièrement à la fois pour suivre les activités en cours et relayer de nouvelles propositions. Il est composé comme suit : Jean-Pierre Albert, Catherine Clémentin-Ohja, Pierre Antoine Fabre, Danièle Hervieu-Léger, Bernard Heyberger, Dominique Iogna-Prat, Isabelle Landry-Deron, Pierre Lassave, Nathalie Luca et Frédéric Nef.

Cette liste est représentative des centres les plus globalement impliqués sur ce terrain, mais aussi d’une partie déjà des grandes thématiques appelées par les interfaces proposées ci-dessus. La présence de Jean-Pierre Albert, du Centre d’anthropologie sociale de Toulouse, permet aux activités du PRI de sortir du seul cadre parisien, comme les instances de l’École ne cessent d’y inviter.

 Initiatives

Deux initiatives ont permis de préfigurer par leur format et leur finalité le PRI, mais ce ne sont les premières formes de concrétisation de ce projet appelé à s’ouvrir de façon plus ample.

Dictionnaire Dynamique des faits religieux

Le Dictionnaire Dynamique fait suite à la publication du Dictionnaire des faits religieux, codirigé aux PUF par Danièle Hervieu-Léger et Régine Azria, paru à l’automne 2010. Un séminaire annuel permet depuis lors de corriger et de compléter le dictionnaire papier, avec une mise en ligne régulière du travail accumulé, le tout devant aboutir à la seconde édition papier prévue pour 2016. En outre, un certain nombre d’ateliers traduction offrent un support réflexif aux équipes engagés dans la traduction du dictionnaire dans différentes langues (espagnol, japonais, italien, portugais) ; l’équipe du dictionnaire travaille, enfin, à la confection d’un vocabulaire trilingue (allemand/anglais/français) des « indispensables » tiré de la masse du Dictionnaire des faits religieux.

Cet ensemble de séminaires et d’ateliers permet de poursuivre et d’intensifier ce qui a été au centre de l’élaboration du Dictionnaire lui-même : la confrontation disciplinaire. Cette confrontation doit rester ou devenir l’affaire de tous ceux qui, à l’École peuvent d’une manière ou d’une autre recourir à ce Dictionnaire, en contester l’état, en regretter les manques, en rechercher l’enrichissement, non pas sur tel ou tel aspect particulier mais pour ce qui concernerait des pans entiers de savoir ou de pensée qu’il n’a pas pu ou su apprivoiser encore.

Théologie et sciences sociales

Divers échanges avec des collègues de l’École d’horizons très divers, ainsi que plusieurs travaux témoignant d’une nouvelle avancée sur ce terrain (issus de jeunes chercheurs que l’École aurait tout intérêt à mobiliser dans ce cadre (entre autres, Sylvio de Franceschi, Jean-Pascal Gay, Frédéric Gabriel, Aurélien Girard, etc.) ont mûri la proposition d’ouvrir un champ de recherches sur « la théologie et les sciences sociales ». Il s’agit d’une sorte de « pointe chercheuse » du PRI, plus circonscrite que le Dictionnaire dynamique des faits relgieux, mais néanmoins ouverte, bien au-delà des centres spécialisés dans les sciences sociales du religieux, à des philosophes, à des sociologues, à des anthropologues pour lesquels le discours théologique est une référence dans le décryptage des présupposés ou des objets de leur propre discipline.

Au point de départ de cette proposition deux embarras, que l’on ressent souvent à la lecture de tel ou tel exposé occidental de théologie chrétienne, qui, sur deux points, entretiennent une sorte de flou ou de confusion : d’une part, la théologie peut-elle ne pas présupposer un « être-croyant » chez celui-là même qui produit un énoncé théologique ? D’autre part, la théologie peut-elle ne pas présupposer une certaine forme d’accomplissement européen des conceptions du divin ?

Pour tenter de combattre ces deux embarras, il apparaît comme deux prémisses précieuses que, d’une part, la question théologique soit affrontée dans un lieu et une institution de sciences non confessionnelle dans sa définition ; que, d’autre part cette question y soit frontalement exposée à une pluralité, temporelle et spatiale, de formes d’élaboration d’un « discours du divin ». L’École des hautes études en sciences sociales est apparue comme doublement désignée pour une tentative de grand « débarras ».

Ce débarras pourrait peut-être se révéler vain, en ce sens que, aussi bien pour ceux qui considèrent que Dieu est mort – mais nous voyons bien que nous nous limitons déjà ici à une région de pensée monothéiste – que pour ceux qui situent l’humanité actuelle dans un âge radicalement post-ecclésial – mais nous sommes là aussi dans une région spécifique –, la théologie comme telle n’aurait proprement plus de sens. On pourrait d’ailleurs ajouter à cela que, jusque pour des esprits profondément proches de la tradition chrétienne, comme par exemple Michel de Certeau, la définition de soi comme non-théologien fut essentielle ; et l’on peut estimer tout le mouvement de pensée attachée à la sémiotique biblique, dans les années 1960 et 1970, comme un parcours rigoureusement inverse à celui de la théologie, c’est-à-dire non pas un parcours d’un récit à un texte, mais d’un texte à un récit.

Pourquoi l’expérience mérite-t-elle cependant d’être tentée ?

Parce que la théologie, dans sa définition chrétienne, n’a toujours fait que vouloir se déprendre, dans sa spécificité, aussi bien de la croyance, que de l’institution ecclésiale, qu’elle peut placer, la première dans l’ordre de ses prémisses anthropologiques, la seconde dans l’ordre de ses conséquences sociologiques, mais qu’elle ne peut constituer comme son cœur, parce que la théologie ne peut se définir spécifiquement que dans une position anti- ou plutôt an-humaniste. Ajoutons à cela que la théologie chrétienne a inscrit la mort de Dieu dans l’ouverture de son propre projet, et qu’on ne peut donc simplement lui opposer ni le constat d’un âge post-ecclésial, ni cette « mort de Dieu ». Il se pourrait alors que, de la théologie, il ne soit pas si facile de se débarrasser. Le second ressort de la proposition, et ce qui achève de la situer dans l’École, c’est qu’il ne soit pas si facile de s’en débarrasser pour les sciences sociales. Cela en fonction de trois motifs au moins :

– un anti-humanisme qui entre dans les fondations des sciences sociales dans leur émancipation épistémologique et dans une part de leur « front » ou de leur fronde idéologique contre l’idéalisme ou le spiritualisme philosophiques ;

– un conflit, constitutif jusqu’à aujourd’hui (notre École en témoigne elle-même souvent), entre histoire et structure qui est un conflit ou un signe de contradiction central dans le développement de la théologie chrétienne ;

– une négativité par laquelle les sciences sociales se constituent comme telles, dans l’impossible surplomb d’un savoir absolu, dans l’impossible somme de leurs incomplétudes complémentaires, et qui réarticule l’effort « surhumain » de la théologie – et de la théologie la moins négative – pour n’être ni une ecclésiologie (ou une sociologie), ni une anthropologie, ni une philosophie, ni une histoire, ainsi que les sciences sociales, dans leur définition générique, ne sont elles-mêmes ni une anthropologie, ni une sociologie, etc.

On pourrait dire, en forme d’hypothèse, que la question du théologique renvoie les sciences sociales à l’histoire de leur propre gestation, et en particulier à leur rapport à la philosophie comme « reine des sciences » dans une conception hiérarchisée et « architectonique » des savoirs héritée d’Aristote par l’intermédiaire de la scolastique, creuset dans lequel se définit justement le « champ théologique ».

Cette réflexion en amont a permis de dégager plusieurs orientations qui ont permis d’organiser le travail collectif lancé en janvier 2013 :

– la théologie comme objet pour les sciences sociales : objet d’une histoire culturelle et intellectuelle, objet d’une socio-histoire professionnelle, etc. Une historicisation effective des discours de la théologie, dans leur spécificité par rapport à celui de la philosophie, du droit, de la science (ou philosophie naturelle), de la « spiritualité », du point de vue des contextes de leur production et de leur réception, des modalités professionnelles de leur spécialisation, etc., reste encore très largement à écrire aujourd’hui ;

– la théologie comme singularité occidentale ? L’exercice comparatif doit ici être considéré comme une difficulté mais aussi comme un enjeu essentiel du projet. Il s’agit en effet d’énoncer une définition du « théologique » telle que, entre les monothéismes et d’autres systèmes de croyance, puisse être conçue une sphère comparable, et que, dans le même temps, les spécificités de chaque système puissent être mises en évidence. Du côté du comparable, la notion d’une forme d’« autonomie discursive » peut être proposée ; du côté de la différenciation, toute une série de champs a été balisée : rapport du « théologique » aux autres formes de sciences et savoirs ; professionnalité du « théologien » ; inscription cléricale du discours théologique, etc.

– la théologie comme réserve, source, carrière conceptuelle pour les sciences sociales dans leur histoire aux XIXe et XXe siècles.

 Ecclésiologie et théories anciennes de la société

Pendant institutionnel, pour le versant occidental, du travail sur la théologie, cet espace collectif de recherche sur l’ecclésiologie vient prolonger un programme de plusieurs années dont les premiers résultats sont déjà publiés en ligne (http://cem.revues.org/12743) : Les nouveaux horizons de l’ecclésiologie : du discours clérical à la science du social. Organisé sous forme de journées de travail, cet espace voudrait être un carrefour de réflexion sur l’ecclésiologie comme science ancienne de la société aux fondements lointains de la tradition sociologique. Dans les pays occidentaux de culture chrétienne, le fait communautaire a d’abord relevé de la « communion » par laquelle les fidèles faisaient corps dans une unité considérée comme l’« économie » de Dieu : l’Église. Cette façon ancienne de faire société s’enrichit à partir du XIIIe siècle de la science politique tirée de l’enseignement d’Aristote, mais d’un Aristote christianisé par les théologiens scolastiques. C’est ce lourd héritage, objet de tensions multiples à la fin du Moyen Âge et à l’âge des Réformes, qui forme le socle de la pensée politique des Modernes, aux XVIIIe et XIXe siècles, époque à laquelle commence à s’écrire la première histoire de la tradition sociologique. Sans cela, impossible de comprendre, par exemple, pourquoi Durkheim, au tournant des années 1900, voit dans l’Église le Tout de la société.

 Archives du Groupement de Sociologie des Religions (GSR)

Équipe de recherche née en 1954 dans le cadre du Centre d’études sociologiques (CES) du CNRS, le Groupe de sociologie des religions, créé par Gabriel Le Bras (1891-1970) assisté d’Henri Desroche (1914-1994), a eu pour but premier d’appréhender et d’expliquer tout phénomène dit religieux comme un fait social et d’intégrer de la sorte l’objet religion dans le champ de la sociologie alors en pleine refondation nationale. Dans le même temps, d’autres domaines de connaissance sociologique se constituaient diversement, tels ceux du travail industriel, de la ville, des loisirs, de la famille ou de l’éducation. L’esprit général de ces créations d’équipes ou de groupes était à la reconnaissance de la discipline universitaire comme science à part entière sur le modèle des savoirs expérimentaux avec ses spécialités, ses chercheurs appointés, ses laboratoires, ses revues, ses congrès et ses associations internationales. Avec soixante ans de recul et alors que les acteurs de cette entreprise – outre Le Bras et Desroche, déjà nommés, François Isambert, Jacques Maître, Émile Poulat et Jean Séguy –, ont disparu ou sont retirés de la carrière scientifique, le temps est venu de se préoccuper de récupérer, classer et traiter les archives du GSR. Le PRI propose d’accueillir, en contribuant au financement, ce travail archivistique préalable au traitement historique de la mémoire des activités du GSR et de ses membres.

Développements attendus

Les initiatives présentées ci-dessus ainsi que toutes celles que ce PRI a vocation de générer ont pour premier objet de permettre la confrontation interdisciplinaire à l’École autour de l’objet religieux, dont on mesure aujourd’hui mieux tous les enjeux de société. Les Archives de sciences sociales des religions doivent offrir un premier débouché éditorial aux différents collectifs organisés au sein du PRI, sans compter la publication programmée de livres.

Ajoutons un dernier point en matière de formation à la recherche. Depuis plusieurs années, la mention de Master « Sciences des religions et sociétés », cohabilitée avec l’ÉPHE, se heurte à une difficulté importante : lorsque parvenus au terme de leur Master, les étudiants de cette Mention entendent poursuivre une recherche doctorale, ils sont conduits à des atterrissages dans d’autres mentions – Histoire, Sociologie, Anthropologie, Philosophie ou Sciences – dans lesquels ils arrivent comme des outsiders, généralement bien mal placés dans la course aux allocations, au-delà du fait que leur projet se laisse souvent difficilement inscrire dans une discipline particulière (et de même pour ceux qui rejoignent l’École après le Master), ce qui nous renvoie aux attendus généraux de ce PRI. Ne serait-il pas temps, ce Master ayant fait ses preuves, de passer à une étape supérieure ? Ne serait il pas bienvenu de pouvoir s’enquérir très spontanément alors des bourses doctorales, certes peu nombreuses, mais bien réelles, proposées par le Laboratoire HASTEC, et d’attacher ces ressources à une formation doctorale spécifique ? Et le PRI « Sciences sociales du religieux » ne serait-il pas un lieu favorable pour concevoir un tel projet ? Dans les discussions récentes sur l’avenir de l’École à l’horizon du PRES HESAM, il a été noté qu’une dynamique de formation commune devait être enclenchée entre les différents membres de cette communauté universitaire nouvelle. On peut considérer que le Master « Sciences des religions et sociétés » anticipe cette dynamique. Il y aurait donc lieu, au-delà du seul Master, de donner au PRI les moyens de travailler avec ses partenaires (ÉPHE, mais aussi Paris 1) à une offre doctorale permettant de constituer, à l’échelle parisienne, un véritable pôle attractif en matière de la formation à la recherche dans le champ des sciences sociales des religions.

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