Avis de soutenances

Guido Grassadonio

Lucien Goldmann : pour un marxisme humaniste. De l’anthropologie paradoxale à l’autogestion ouvrière

Vendredi 7 décembre 2018, salle BS1_05, au 54 de bd Raspail à 9h00

Directeur de thèse : Michael Lowy (CNRS)
Rapporteurs : Stéphane Haber (Paris Nanterre), Robert Sayre (Paris-Est Marne-La Vallée)

Jury : Elsa Dorlin (Paris 8) Pierre-Antoine Fabre (EHESS) Vittorio Morfino (Università La Bicocca Milano)

Lucien Goldmann, 1913-1970, a été une figure importante du débat sur le rapport entre le marxisme et l’humanisme à partir des années 1950 jusqu’à sa disparition.

Lucien Goldmann, 1913-1970, a été une figure importante du débat sur le rapport entre le marxisme et l’humanisme à partir des années 1950 jusqu’à sa disparition.

Ce travail vise, d’abord, à montrer les véritables fondements philosophiques de son humanisme marxiste, à la fois critique de Sartre et irréductible adversaire d’Althusser et de l’école structuraliste. Au cœur de cette pensée est une anthropologie paradoxale inspirée tant par Pascal et sa conception du pari, que par le Faust de Goethe et l’idée de la nécessité du « passage par le mal », voire du compromis éthique/politique. Dialectique et pari pascalien composent en Goldmann une seule unité philosophique, dont ce travail a essayé de décrire les passages les plus importants.

Dans un deuxième temps, on a cherché à décrire le travail sociologique proposé par Goldmann dans la reconstruction historique des majeures formes de résistance humaniste (parfois politique, parfois seulement culturelle) à la société capitaliste réifiée et réifiante : du roman à l’autogestion ouvrière, en passant par l’histoire du mouvement socialiste.Finalement, ce travail essaie aussi de mettre en lumière la dernière proposition politique de Goldmann, c’est-à-dire celle d’un nouveau socialisme, fondé sur le concept d’autogestion ouvrière et caractérisé par la non abolition du marché libre.À l’intérieur de tout ce parcours, une grande importance est donnée aux confrontations des idées goldmanniennes et celles d’autres auteurs, de Bloch à Balibar, en passant par FrommAlthusser et Mallet. L’objectif est celui de montrer comment certaines des propositions de l’auteur sont toujours à la hauteur du débat actuel.

 

Mira Nicoulescu

Les juifs bouddhistes. Individualisme, bricolage et frontières dans la globalisation religieuse

Lundi 17 décembre 2018, en salle BS1_05 au 54 bd Raspail de 14h00 à 18h00
Directrice de thèse : Nathalie Luca (CNRS)

Jury : Dominique Bourel et Jean-Christophe Attias (rapporteurs), Nathalie Luca (CNRS), Patrick Michel (EHESS), Sébastien Tank-Storper (CNRS)

L’intégration aussi soudaine que réussie du bouddhisme en Occident au XXe siècle a entraîné dans son sillage l’apparition d’une nouvelle figure du croire à trait d’union : les « juifs bouddhistes ». Dans le contexte actuel de l’individualisation du croire et de la globalisation du religieux, cette constellation de postures individuelles se revendiquant à la fois du judaïsme et du bouddhisme témoigne des produits créatifs de l’émergence d’un bouddhisme occidental.

Connu principalement aux États-Unis sous le label de « jubu », où selon les estimations, de 6 à 30% des pratiquants bouddhistes occidentaux seraient d’origine juive, le phénomène des juifs dans le bouddhisme est pourtant un phénomène global. Comment s’exprime-t-il en France et en Angleterre, deux autres pôles essentiels de la diaspora juive et du bouddhisme en Occident ? Comment comprendre le succès du bouddhisme en Israël aujourd’hui ? Pourquoi les juifs deviennent-ils bouddhistes, et comment articulent-ils ce choix croyant avec leur identité juive ?

Le phénomène des juifs bouddhiste, souvent décrit comme un phénomène post-Shoah, est d’abord un produit de la modernité juive ashkénaze post-Lumières. Dans cette recherche, à partir d’une sociologie croisée de la réception du bouddhisme et de celle des trajectoires croyantes individuelles basée sur une enquête ethnographique longitudinale multisituée conduite entre 2008 et 2018 et composée d’entretiens et d’analyse de récits de vie de pratiquants et enseignants bouddhistes d’origine juive aux États-Unis, en Angleterre, en France et en Israël,  je tenterai de dresser un panorama comparatif et diachronique du phénomène des juifs bouddhistes visant à mettre en lumière ses tendances globales, ses particularités locales, et son évolution depuis la contre-culture des années soixante.

Parce qu’elle refuse le terme de conversion et s’exprime sous la forme de bricolages identitaires ou croyants, la posture de juif bouddhiste témoigne des liens entre l’individualisme religieux et le groupe, et demande de repenser le concept de syncrétisme dans le contexte de la globalisation religieuse contemporaine.

Yelena Mazour-Matusevich

La réception de la postérité et de l’autorité de Jean Gerson (1363-1429) au début des temps modernes

Lundi 17 décembre 2018, salle 2, 105 Bd Raspail 75006 Paris 

Directeur de thèse : Pierre Antoine Fabre

Jury : Wim François (KU Leuven) rapporteur, Bénédicte Sère (université Paris Nanterre) rapporteur, Pierre Antoine (EHESS) Dominique Iogna-Prat (CNRS-EHESS), M. Jacob Schmutz (Université Paris Sorbonne)

Le projet consiste à retracer la postérité du grand théologien du Moyen Âge tardif, Jean Gerson (1363-1429) aussi bien dans le milieu protestant que chez les penseurs catholiques du XVI ème siècle. Homme d’église, éducateur, poète, penseur du premier ordre et acteur majeur dans l’histoire politique et religieuse de la France, il n’a pas reçu toute l’attention qu’il mérite. Le premier objectif de la thèse consiste précisément à sortir le nom de Gerson de l’ombre en mettant en évidence son influence au-delà du 15ème siècle, ce qui n’a pas été fait auparavant.  Visant à surmonter les clivages religieux et nationaux, cette étude présente les traits majeurs de son influence à travers la multiplicité des usages et des interprétations de sa pensée et de son œuvre dont les diverses composantes s’articulent différemment au fil du temps. L’approche intégrale de la thèse cherche à combler un manque historiographique puisque la postérité de Gerson, parfois considérée dans ses diverses régions, n’a pas encore fait objet d’étude dans sa globalité. Comme l’attitude envers l’autorité de Gerson fut largement tributaire des conflits religieux qui agitèrent l’Europe, sa présence posthume dépendit surtout des objectifs polémiques et des prises de positions idéologiques de ceux qui trouvaient en lui une source d’inspiration. En conséquence, la thèse est organisée chronologiquement, confessionnellement, ainsi que géographiquement. Afin de fournir au lecteur l’arrière-plan historique précédant immédiatement la Réforme, l’étude commence après le Concile de Constance. D’un point de vue dénominationnel, la thèse est divisée, de façon relativement égale, entre les réceptions protestante et catholique, à l’exception de la postérité de Gerson en Angleterre et en Écosse qui constitue un chapitre à part. En présentant les caractéristiques principales de son influence à travers une appropriation massive de sa pensée et de son œuvre, l’étude révèle des tendances perceptibles dans la réception de Gerson touchant à l’humanisme, la théologie systématique, le mysticisme dévotionnel, la théologie pastorale, la jurisprudence et l’historiographie moderne, en laissant de côté l’aspect conciliariste de sa pensée.

Aspasia Dimitriadi

Construire le passé. La conception de Byzance dans les manuels grecs (1830-1922)

Mardi 18 décembre 2018, 54 bd Raspail, salle A0651 à 9 heures.

Directeur de la thèse : Paolo Odorico

Jury : Michel Kaplan (rapporteur), Charis Messis (rapporteur), Méropi Anastassiadou,  Mary-Élisabeth Mitsou,  Paolo Odorico (EHESS)

Le noyau du discours narratif produit par le nationalisme grec et diffusé systématiquement à travers le système éducatif grec est la continuité historique de l’hellénisme depuis les temps archaïques, continuité dans laquelle la période byzantine fut conçue initialement comme une période d’esclavage, tout comme la période macédonienne, romaine, ottomane.

Ce schéma, imposé par le regard occidental et selon lequel la Grèce moderne est ressuscitée tel un phénix qui renaît de ces cendres après avoir passé deux millénaires dans un oubli obscur, évolue tout au long du 19ème siècle, selon les nécessités et les aspirations de l’État national et en parallèle avec la valorisation du Moyen-Âge par le romantisme, vers un schéma tripartite qui inclut Byzance comme la période moyenne du narratif national grec.

Le travail présent trace la genèse et l’évolution de ce narratif, et plus particulièrement de la place que Byzance y occupe, à travers les manuels scolaires grecs et les textes officiels qui définissent le contenu de ces derniers, tout en examinant en parallèle les conditions idéologiques, géopolitiques et épistémologiques qui ont imposé son absence, son émergence, son intégration et sa valorisation extrême comme matrice du nouvel hellénisme.

Il s’agit également d’une étude sur les évènements, les personnages, les symboles de la période byzantine, qui sont apparus, mis en avant, appropriés, réinterprétés ou, au contraire, éludés, pour à chaque fois servir des finalités différentes au cours du processus de la construction idéologique qui aboutit, au 20ème siècle, à une conception stéréotypée de l’Empire byzantin, conception présente jusqu’à nos jours dans l’imaginaire historique grec.

Raphaël Colliaux

De l’emprise à la prise de l’école. Usages de la scolarisation et expérience de la « communauté » chez les Matsigenka (Amazonie péruvienne) 

Vendredi 11 janvier 2019 à 13h00, à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, salle 8, 105 boulevard Raspail, 75006 Paris

Directrice de thèse : Catherine Alès (CNRS)

Jury : Mme. Capucine Boidin (Sorbonne Nouvelle – Paris 3), Marie Salaün (Université Paris Descartes), Philippe Urfalino (EHESS), Catherine Alès (CNRS), Peter Gow, (University of St Andrews), Olivier Allard (EHESS)

Fruit d’une enquête de terrain auprès des Matsigenka, une population amérindienne du sud-est de l’Amazonie péruvienne, cette thèse interroge les procédés par lesquels deux dispositifs coloniaux – la scolarisation et les regroupements démographiques au sein de « communautés administratives » – ont fait l’objet d’une appropriation autochtone. L’institutionnalisation des « communautés natives », au début des années 1970, en Amazonie péruvienne s’inscrit dans un projet politique ancien dans l’histoire coloniale du pays consistant à circonscrire les populations autochtones au sein d’unités administratives et territoriales fixes et identifiables. Consécutivement, leur « mise à l’école » a été pensée comme une manière de les « amener » à adopter des standards moraux et culturels considérés comme « modernes ». Historiquement, en Amazonie, l’État péruvien déléguera aux institutions religieuses une grande partie de ses prérogatives en matière de scolarisation. Si les prêtres catholiques ont bénéficié d’une présence plus ancienne dans de nombreux endroits des basses terres, les missionnaires protestants du Summer Institute of Linguistics joueront un rôle important dans la scolarisation des Amérindiens, formant un nombre considérable de professeurs autochtones dès les années 1950. Par la suite, ces différents corps missionnaires furent particulièrement enthousiastes par la directive de regroupements de population au sein de communautés administratives, dans la mesure où ces institutions facilitaient grandement leurs activités prosélytes respectives. En quoi, et surtout pourquoi, ce double projet colonial est-il de nos jours l’objet d’une scrupuleuse mise en application par les Matsigenka ?

Dans un premier temps, nous faisons l’hypothèse que c’est en s’appropriant l’école et la communauté administrative qu’une partie des membres de cette ethnie se construit aujourd’hui comme « groupe » et qu’elle tente d’assurer l’interface avec l’État, ses administrations, voire avec le reste de la société nationale. La thèse montre en effet que les Matsigenka regroupés en « communautés » reprennent à leur compte le répertoire administratif imposé, qu’ils s’approprient son lexique et ses outils « à la lettre » de manière à plagier stratégiquement les institutions publiques. Pour les leaders matsigenka, entretenir une telle proximité avec l’État, c’est acquérir symboliquement ses capacités de gouvernement, c’est défendre par-là l’autonomie politique de leur communauté administrative. L’école s’avère ici incontournable, dans la mesure où elle dispense les outils scripturaires et linguistiques permettant de réaliser cette homologie symbolique avec la puissance étatique. Aux yeux des parents d’élèves, l’établissement scolaire de la communauté administrative est donc le signe de leur souveraineté politique face à l’État et son administration, les colons métis, ou encore les compagnies extractives.

Dans un second temps, l’analyse porte sur la construction des échanges intergénérationnels. L’enquête montre que la poursuite des études au niveau de l’enseignement supérieur, qui implique généralement des migrations vers les villes, prolonge cette affinité élective entre scolarisation et construction de la communauté administrative amérindienne. On s’aperçoit que les Matsigenka réunis en « communautés » orchestrent de véritables politiques éducatives, sélectionnant quelques étudiants parmi les plus doués pour les envoyer se former à Lima ou à Cusco, dans des secteurs jugés utiles pour le groupe (droit, médecine, enseignement). Dès lors que des étudiants sont mandatés – et parfois financés – par leur communauté d’origine, diverses stratégies visent à encadrer au plus près les migrations estudiantines, de manière à garantir in fine le retour des étudiants amérindiens et des connaissances qu’ils ont acquises à l’extérieur de la communauté. Il s’exerce par-là un contrôle collectif de la circulation des savoirs et de leurs porteurs, afin d’assurer de leur utilisation au bénéfice de la communauté. La dernière partie de la thèse explore ainsi le quotidien de ces jeunes matsigenka établis en ville, les liens qu’ils créent avec les étudiants de même origine et ceux qu’ils entretiennent avec leurs proches restés en forêt. Loin de se réduire à un simple processus d’acculturation, ces séjours d’études reposent donc sur de fortes obligations et un devoir de reconnaissance envers le groupe d’appartenance.

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