Avis de soutenances

Sara Clamor

La transnationalisation des religions afro-brésiliennes et la nouvelle géographie religieuse européenne

Mercredi 2 décembre 2020 – 14:00 en visioconférence
(Afin d’affecter le moins possible la qualité de la visioconférence nous sommes contraints de limiter l’accès au public. Les personnes souhaitant assister à la soutenance devront se rapprocher du candidat)

Résumé

Les pratiques religieuses afro-brésiliennes, telles que l’umbanda et le candomblé, se sont répandues au-delà des frontières nationales du Brésil à partir des années 1960-70. Constituées de façon transnationale depuis le xixe siècle, ces religions se démocratisent aujourd’hui auprès d’un vaste public comme de nouvelles ressources spirituelles, se diffusant grâce aux processus de transnationalisation religieuse qui se sont intensifiés dans les dernières décennies. En effet, leurs pratiques se sont progressivement implantées dans un espace tricontinental, et notamment dans de nouveaux pays — d’une part des Amériques et, d’autre part, d’Europe — où leurs pratiquants sont issus de différents milieux sociaux, sans distinction de couleur de peau, de sexe ou d’âge.  En Europe, les religions afro-brésiliennes sont présentes désormais dans plusieurs pays du continent : au Portugal — où elles ont trouvé un premier territoire d’implantation —, en Belgique, Pays-Bas, Espagne, Italie, France, Allemagne, Autriche, Suisse et au Royaume-Uni, surtout à proximité des grandes villes. Elles demandent alors d’être étudiées dans une plurilocalité qui permet d’interconnecter différents espaces, individus et groupes sociaux, du moment que leur transnationalisation définit un territoire circulatoire intégré d’échanges culturels.   Cette étude sur la transnationalisation de l’umbanda et du candomblé en Europe a été menée grâce à une approche comparative appliquée à une enquête de terrain multi-située. Elle a visé à interroger les dynamiques qui ont permis à ces religions de s’installer et de se développer dans le continent européen, en s’adaptant à de nouveaux contextes sociaux et culturels grâce à des stratégies flexibles de relocalisation. Chaque mouvement de déterritorialisation, en dehors de leur territoire de naissance, implique une reterritorialisation en rapport avec le pays d’implantation, apte à conférer à ces religions étrangères une nouvelle légitimité, mais qui risque toutefois d’en remettre en question les fondements. À partir du cadre théorique et méthodologique sur lequel se fonde cette thèse, un ample espace a été donné aux histoires de vie des chefs de culte et aux communautés protagonistes des trajectoires transnationales observées au cours des enquêtes de terrain — au Brésil, en Italie, au Portugal et en France. L’ethnographie a d’abord permis de déterminer les logiques communes qui sous-tendent la transnationalisation religieuse, en proposant un modèle épistémologique d’interprétation, sans toutefois oublier de préciser les modalités particulières de relocalisation à l’œuvre dans chaque contexte national. Ensuite, l’analyse a éclairé les motivations des nouveaux pratiquants européens, ainsi que la façon d’opérer propre à l’initiation religieuse pour redéfinir leurs vies, leurs visions du monde, en créant un sentiment communautaire.  Cette thèse vise à examiner les ressources et les stratégies de communication et de traduction mises en place par les religions afro-brésiliennes, ainsi que les potentiels risques de malentendu qu’elles encourent cela faisant, issus de chaque médiation linguistique et culturelle. Elle analyse ainsi les transformations de ces systèmes religieux, dont les symboles peuvent devenir l’objet d’appropriation et de resémantisation à partir des recompositions spirituelles contemporaines de type New Age, ainsi que de leur circulation et de leur échange dans l’espace virtuel d’internet.  Nous verrons que la transnationalisation des religions afro-brésiliennes en Europe représente une réelle opportunité de repenser la géographie religieuse d’une Europe qui change et qui accueille, de plus en plus, de nouvelles appartenances religieuses.Jury

  • Mme Stefania Capone (Directrice de thèse), CNRS
  • Mme Sophie Bava, IRD
  • Mme Cléo Carastro, EHESS
  • M. Abel Kouvouama, Université de Pau et des Pays de l’Adour
  • M. André Mary, CNRS
  • M. Ari Pedro Oro, Universidade Federal do Rio Grande do Sul (Brésil)

Salim Dermarkar

Arméniens et Catholiques, de l’émancipation au schisme.

Une identité contrariée au temps de l’éveil des nationalités (1809-1888)

13 Novembre 2020 en Visioconférence

Résumé : 

Peut-on être à la fois Arménien, membre d’un Millet ottoman et catholique ? Cette question est sous-jacente aux multiples conflits qui ont émaillé l’histoire de cette communauté au cours du XIXe siècle. L’émancipation des Arméniens catholiques de la tutelle des Arméniens Apostoliques a donné lieu à un dédoublement de juridiction, avec la création d’un « Katolik Milleti » et d’un archevêché primatial rattaché directement à Rome et indépendant du Patriarcat Arménien catholique de Cilicie. Les Arméniens catholiques de l’empire ottoman, soucieux de réunion avec les Arméniens apostoliques, se sont partagés entre partisans de l’alignement sur la discipline latine et partisans du maintien des usages de l’Église Arménienne et d’une autonomie relative de leur institution patriarcale. Ces divisions ont connu deux moments de tensions extrêmes, entre 1847 et 1853, autour de la condamnation de la société Hamazkeyats (La Nation Unanime), symptomatique du Réveil culturel arménien initié par les mekhitaristes de Venise, et entre 1867 et 1888, avec la formation d’un schisme et d’une Église Arménienne catholique orientale à laquelle l’Ordre des moines antonins arméniens a largement contribué. Les deux séries de conflits sont marquées par la personnalité et le rôle controversé de Mgr Antoine Hassoun, archevêque-primat de Constantinople puis Patriarche des Arméniens catholiques, et par l’intervention de notables laïcs influents. Ce travail rend compte de l’étroite connexion entre ces évènements et ceux qui secouent l’Église romaine en Europe au temps du Printemps des Peuples, dans ses rapports avec les Puissances catholiques, avec le catholicisme libéral, et avec différents courants gallicans, et qui ont contribué au développement du catholicisme intransigeant. Les ambigüités et les limites des Réformes entreprises par l’Empire ottoman sont mises en relief au cours de la révolte de Zeytoun de 1862, qui témoigne des résistances à la disparition d’un ordre local ancien, du rôle des missions franciscaines et des espoirs d’intervention de la France en vue d’un statut d’autonomie analogue a celui qui venait d’être accordé au Liban. Par la lettre apostolique Reversurus, Pie IX tente d’imposer une modification majeure de la discipline de l’Église Arménienne catholique en vue de l’aligner sur la discipline latine. La résistance à cette décision est à l’origine du schisme, qui se manifeste pendant le concile Vatican I, alors qu’une alliance se noue entre les évêques arméniens proches des dissidents et les évêques de la minorité hostile à l’infaillibilité. Le caractère spécifique du régime des Millets dans l’Empire ottoman provoque l’hostilité de la Porte au Reversurus, accusé de porter atteinte aux droits du Sultan. Cette hostilité combinée à une forte opposition d’une partie de la communauté au patriarche Hassoun, provoque un long schisme interne. À la jonction des trois puissants leviers qui travaillent la communauté, le levier ethno-culturel, le levier politique interne et externe à l’Empire ottoman, et le levier religieux, une reconstruction difficile de l’identité des Arméniens catholiques va se mettre en place au terme d’un long schisme, en attendant que les évolutions de l’ecclésiologie produites à partir de Vatican II ne viennent confirmer les intuitions des Arméniens attachés au maintien de la discipline de leur Église.

Jury :
Directeur de Thèse : Bernard Heyberger, Directeur d’études, CéSor, EHESS
Rapporteurs : Catherine Mayeur, Professeur, Sorbonne Université et Raymond Kevorkian, Directeur de recherche, IFG, Paris 8

Philippe Boutry, Directeur d’études, EHESS; Professeur, Université Paris 1
Claire Mouradian, Directrice de recherche, CERCEC, EHESS
Frédéric Gugelot, Professeur, Université de Reims

Pauline Monteiro

Une umbanda Self-Help et un imaginaire transculturel :
« développer ses entités » dans un contexte néolibéral 

Le 25 novembre 2020 à 14h via BigBlueButton

Résumé 
Au travers d’une ethnographie effectuée au sein des succursales d’Europe centrale du groupe d’umbanda multinational Temple Guaracy, cette thèse propose une réflexion sur le rôle des traducteurs culturels New Age et Self-Help dans le processus de transnationalisation des religions afro-brésiliennes et leurs implications dans un cadre économique et culturel néolibéral. L’observation des relations entre les médiums et leurs entités a permis de saisir la portée d’une recherche d’authenticité et d’une ego-consommation qui s’étend au-delà du groupe Guaracy. En effet, le « développement » des entités et les formes d’ego-consommation que cela induit se retrouvent dans leur consommation quotidienne (le style de vie) et sur les réseaux sociaux avec la mise en scène d’un « moi romantisé ». Cela interroge inévitablement la place de la transnationalisation de l’umbanda guaracyenne dans un contexte public et dans une économie globale, décloisonnant ces pratiques de la simple quête spirituelle individuelle. Plus largement, c’est le rôle d’un imaginaire transculturel – un imaginaire constitué de symboles resémantisés et/ou traduits issus d’une culture autre que celle des consommateurs – qui est questionné ici. En effet, cette notion offre la possibilité de saisir à la fois la manière dont les resémantisations culturelles sont incorporées par les membres pratiquants, mais aussi (et surtout) la manière dont ceux-ci s’investissent – économiquement et émotionnellement – dans le « développement de leurs entités ». Car consommer un imaginaire implique de consommer les émotions qui lui sont liées. Cela peut faire l’objet d’un apprentissage, ce qui est le cas pour ce terrain de recherche, ou d’une conversion (avec un changement total de style de vie). L’apprentissage des émotions, ici, sous-entend le fait d’apprendre à les saisir et à les maîtriser
(« développer et maîtriser ses entités  »). Ce « développement médiumnique » n’est pas sans faire écho aux injonctions faites par une idéologie d’auto-gouvernement néolibérale. Ainsi, en se faisant initier au Temple Guaracy, les médiums vont pouvoir augmenter leur capital émotionnel, une soft skill fondamentale sur le marché du travail et au sein des relations interpersonnelles. Cette dernière observation permet d’entériner la pratique de cet umbanda transnationalisée dans le champ des pratiques de développement personnel.

Jury :
Directrice de thèse : Stefania Capone, Directrice de Recherche
Rapporteurs :  Irène Becci – Professeur titulaire Université de Lausanne (ISSR) et Christophe Pons – Directeur de Recherche CNRS

Pierre-Antoine Fabre, Directeur d’Etudes EHESS
Paul Christopher Johnson, Professeur titulaire Université Michigan
Nathalie Luca, Directrice de Recherche CNRS (présidente du jury)

Juliana Eva Rodriguez

Une architectonique du pouvoir. Christine de Pizan et la construction
du Royaume de France au Bas Moyen Âge

Vendredi 25 septembre

Résumé

Dans le cadre d’une étude sur la contribution des idées politiques du Moyen Âge dans la construction du politique, toute la question est de savoir comment la pensée de Christine de Pizan se détache des écrivain(e)s de son temps en édifiant une architecture du royaume assez novatrice pour l’époque et qui est aussi à l’origine des conceptions de l’État en Occident. Pour ce faire, nous procédons à l’étude du régime monarchique dans les écrits politiques de Christine de Pizan au XVe siècle. Au coeur de sa pensée politique, le roi sage, figure émergente de la tradition cléricale du XIIIe siècle, semble devenir un roi architecte et son royaume une belle architecture, à l’instar d’une société politique parfaite. La sagesse, s’avère être cette puissance transformatrice de la société, qui agissant à diverses échelles du royaume transforme les structures du passé, profondément marquées par la tradition chrétienne. Cette forme d’intelligence, théorique et pratique, est d’une telle importance pour Christine, qu’on semble assister à toute une reconfiguration des rapports sociaux et des cadres de gouvernement. Si nous pensons la société à la manière d’une architecture vivante contenue en sa totalité dans l’Église du Moyen Âge, nous pouvons nous attendre à la fin de cette époque à la naissance des nouvelles configurations du social, tels que la ville, la principauté et le royaume. Or, c’est en s’appropriant la sacralité ecclésiastique que ces nouveaux pouvoirs se configurent. Grâce à ce processus, nous pouvons parler d’une souveraineté architectonique et, ainsi, d’une science gouvernementale, dont les origines remonteraient à l’époque médiévale et non pas à la modernité. Si, au bas Moyen Âge, la science politique naît avec Aristote et avec le développement des monarchies, dans quelle mesure sommes-nous en mesure de nier à l’aristotélisme de l’époque le critère d’opérativité nécessaire à caractériser la science politique? Ce n’est pas aux modernes mais aux écrivains médiévaux que l’on doit l’introduction, l’interprétation, et la relance de la riche notion aristotélicienne de «science architectonique», voire de «l’architectonique», dont la trajectoire médiévale reste pourtant inexplorée. Le génie de Christine consiste à mettre en évidence le caractère concret de la science principale, la politique, en croisant les registres théorique et pratique, à travers les faits et les moeurs de Charles V particulièrement dans son livre Les fais et bonnes meurs du sage roy Charles V. L’auteure considère son roi comme un véritable «suppost», une sorte de matrice expérimentale à partir de laquelle réfléchir et forger la meilleure science de gouvernement. Cette conception scientifique ouvre la voie à une analyse entièrement expérimentale de la figure royale, qui nous permet de parler d’une rationalité gouvernementale liée à une conception instrumentale des sciences, déployée sur un plan contingent. C’est le cadre aristotélicien qui permet à l’écrivaine d’ouvrir, avec la politique, le plan des positivités terrestres et de penser la cité des hommes, sans recours au pouvoir ecclésiastique. Christine suit le chemin marqué par des aristotéliciens comme Thomas d’Aquin et Nicolas Oresme, mais elle va plus loin qu’eux dans l’application de la sagesse aristotélicienne à son modèle de roi sage. En développant au maximum les prémisses de l’architectonique, avec la science principale ‒ la politique ‒ et les sciences subordonnées, l’écrivaine permet de faire un saut fondamental : l’évolution du traditionnel roi lettré des miroirs de prince au roi sage de nature aristotélicienne. Ainsi, il est possible d’envisager dans le roi sage de Christine un nouveau type d’architecte, dont le pouvoir ne dépend pas de son rôle à la tête de l’Église, ni du rituel du sacre aux mains de cette dernière. En d’autres termes, le roi sage de Christine est, en tant que connaisseur des causes premières, à la fois philosophe et théologien. Détenteur de la philosophie théorique et pratique, la sagesse du roi apparaît comme la substance de la royauté française en donnant forme au royaume de France. Le roi sage s’instaure dans une instance réformatrice d’espaces, de gestes et de coutumes d’origine ecclésiastique qui induit toute une re-sacralisation des choses publiques lorsqu’elles entrent en contact avec le monarque. On peut ainsi établir que le roi architecte ‒ en tant que concepteur du royaume ‒ finit par neutraliser le pouvoir directif de l’Église, dans la remise en cause de sa capacité à être la seule institution apte à incarner la substance de la société chrétienne.

Sous la direction d’Alfonso Hernandez (Universidad de
Buenos Aires) et Dominique Iogna-Prat (EHESS)
Jury : Buenos Aires: Lidia Amor, Alfonso Hernandez, Sebastian Provvidente

Paris : Claude Gauvard, Isabel Iribarren, Michelle Szkilnik, Dominique Iogna-Prat

François-Xavier Bauduin

Croire en réseaux dans un nouveau mouvement religieux : l’exemple du mouvement raélien

sous la direction de Nathalie Luca

Résumé

Dans quelle mesure un nouveau mouvement religieux parvient-il à assurer son prosélytisme, à entretenir le sentiment communautaire et l’autorité de son leader, mais aussi à développer de nouvelles pratiques rituelles en favorisant la synergie entre espace physique et espace virtuel ? Cette recherche prend l’exemple du mouvement raélien, mouvement charismatique et ufologique inspiré des écrits de son leader Claude Vorilhon alias Rael. Ayant connu une exposition médiatique considérable lorsqu’il prétend avoir cloné le premier bébé humain, Ève, en 2002, le mouvement raélien pense trouver un nouveau souffle grâce à Internet et aux nouvelles technologies. À cet effet, fonctionnant déjà selon une dynamique réticulaire et hiérarchique, l’organisation investit puissamment Internet. Elle se dote ainsi d’un grand nombre de sites développant, sur Internet, des thématiques familières au mouvement (science et clonage, ouverture aux diversités sexuelles, anticléricalisme, dénonciation du néo-colonialisme, etc). Le but est de susciter un recrutement par capillarite (en fonction des centres d’intérêt de tel ou tel impétrant) et d’entretenir les croyances de base chez ses propres fidèles. Parallèlement, le mouvement est très actif sur les blogues et sur les réseaux sociaux comme Facebook où se développe une véritable communauté en ligne, et où tout un réseau d’adeptes, en relation directe avec l’espace physique, encadre l’activité de ses coreligionnaires. Internet sert également d’outil pour organiser la tenue d’un certain nombre de manifestations de propagande dans le monde physique, des actions organisées selon une logique transnationale, et savamment exploitées ensuite sur le web. Enfin, le réseau internet sert d’espace de pratique avec la tenue des « méditations planétaires », véritables tentatives d’établir un culte en ligne établissant un transfert rituel en lien avec la « méditation sensuelle », une pratique de base du mouvement raélien dans le monde physique ayant pour vocation de développer l’« harmonie » personnelle des pratiquants. Néanmoins, force est de constater que la participation des fidèles sur le web n’atteint ni la fréquence, ni la vitalité probablement escomptée par Rael et les membres de la structure. Il en va de même dans le monde physique où l’on constate un net recul dans le recrutement et la participation des adeptes aux diverses manifestations. Subissant probablement une forme de rigidification de la structure dirigeante et le désengagement progressif de Rael souffrant probablement du poids des années, le mouvement raélien semble donc en proie à un déclin irrémédiable. Malgré l’investissement consenti, et la subtilité de la stratégie mise en place par les leaders, instaurant une dynamique étroite de va-et-vient entre espace physique et espace virtuel, Internet et les nouvelles technologies numériques n’ont donc pas apporté le second souffle tant désiré par Rael et son organisation.

Mots-clés : Mouvement raélien, réseau, communauté en ligne, Online Religion, Religion Online, charisme, prosélytisme, Internet, sectes, nouveaux mouvements religieux, anciens astronautes, mouvements soucoupistes.

Jury :

  • Enzo Pace (rapporteur, professeur université de Padoue),
  • Olivier Servais (rapporteur, professeur, UCL, Louvain)
  • Pierre Antoine Fabre (directeur d’études, EHESS)
  • Isabelle Jonveaux (HDR, enseignante à l’université de Graz)
  • Nathalie Luca (Directrice de recherche, CNRS, EHESS, directrice de thèse)

Mercredi 18 décembre à 14h, Bibliothèque, rez-de-chaussée, 10 rue Monsieur-le-Prince 75006 Paris

Su Erol

Les Syriaques orthodoxes d’Istanbul: l’identité d’une minorité chrétienne au XXIe siècle 

sous la direction de Bernard Heyberger (EHESS)

Résumé

Cette thèse interroge la vision essentialiste qui désigne les chrétiens orientaux comme des communautés immobiles situées hors de l’histoire en mettant l’accent sur l’émergence des nouvelles dynamiques sociales des Syriaques orthodoxes d’Istanbul en Turquie contemporaine. S’appuyant sur les données historiques ainsi qu’ethnographiques, elle tend à déconstruire le discours communautariste identitaire des fidèles et avance que ce qu’on nomme aujourd’hui l’identité Syriaque orthodoxe contemporaine dans le contexte turc, s’est construite dans une longue durée et est en train de se construire par le biais des interactions continuelles avec les identités environnantes, c’est-à-dire l’identité turque musulmane, kurde, arménienne, catholique latine et protestante. Cette identité se construit beaucoup par contact, opposition et mimétisme avec l’identité nationale turque dominante, les autres identités chrétiennes, et l’identité musulmane majoritaire. A ces facteurs, l’influence du nationalisme assyrien diffusé par des réseaux transnationaux s’ajoute et ceci grâce à l’expansion radicale des mouvements de personnes et des développements technologiques, entraînés par le processus de mondialisation. Dans la présente thèse, nous suggérons également que l’identité syriaque contemporaine ne présente plus un aspect monolithique qui se caractérise par une mentalité traditionnelle et rurale. Au sein d’une métropole diversifiée et un terrain diasporique comme Istanbul, marquée par la multiplicité des cultures, on constate chez les fidèles l’émergence des nouveaux bricolages en terme religieux ainsi que des différentes modalités de croire, liées à une modernité qui se traduit par l’individualisme et le transnational. 

Jury 

  • Meropi Anastassiadou-Dumont, INALCO
  • Emma Aubin-Boltanski CNRS / CéSor
  • Patrick Michel, EHESS
  • Heleen Murre-Van den Berg, Université de Radhoub, NIjmegen
  • Valentine Zuber, EPHE
  • Bernard Heyberger, EHESS

Jeudi 19 septembre à 14h, à l’EHESS, Salle A07-37, 7e étage, 54 Boulevard Raspail 75006 PARIS

David Aeby

La Compagnie de Jésus de part et d’autre de son temps de suppression : les jésuites à Fribourg en Suisse au XVIIIe et XIXe siècle

Résumé

Le travail s’intéresse à la Compagnie de Jésus sur une période qui englobe son temps de suppression. La perspective microhistoirique déploie le questionnement sur un cas d’étude – le collège de Fribourg en Suisse– qui permet d’envisager  les liens entre ancienne et nouvelle Compagnie.

Jury

  • M. Pierre-Antoine Fabre (Directeur de thèse), EHESS
  • Mme Claire Gantet (Directrice de thèse), Université de Fribourg
  • M. Markus Friedrich, Universität Hamburg
  • M. André Holenstein, Universität Bern
  • M. Guido Mongini, Universita degli Studi di Padova
  • M. Francis Python, Université de Fribourg
  • Mme Antonella Romano, EHESS

Mercredi 29 mai 2019 – 13:15

Lieu : Université de Fribourg (Suisse), site de Miséricorde, Salle Jäggi

Milan Vukasinovic

Nicée, Épire, Serbie. Idéologie et relations de pouvoir dans les récits de la première moitié du XIIIe siècle 

Jury

  • M. Paolo Odorico (Directeur de thèse), EHESS
  • M. Vlada Stankovic (Directeur de thèse), University of Belgrade
  • Mme Ruth Macrides, University of Birmingham
  • Mme Elisabeth Malamut, Aix-Marseille Université
  • Mme Marie-Elisabeth Mitsou, EHESS
  • Mme Ingela Nilsson, Uppsala University
  • Mme Larisa Vilimonovic, University of Belgrade

Les principaux objets de la présente étude sont les récits produits à l’intérieur des entités politiques de Nicée, de l’Épire et de la Serbie entre les années 1204 et 1261. La majorité des précédentes recherches concernant cette période soulignent son irrégularité. Les chercheurs puisent l’explication des phénomènes historiques dans les récits figés de la fragmentation du monde byzantin et de l’indépendance de l’État serbe, présentées comme conséquences de la Quatrième croisade. Ces attitudes sont souvent médiatisées par le concept non défini d’idéologie. En se servant des concepts empruntés à la narratologie et aux théories marxistes, cette thèse conteste ce type d’approche ainsi que la conception d’une relation rectiligne entre les textes et les ‘réalités’ historiques. Les récits y sont définis comme résolutions des contradictions matérielles et l’idéologie en tant qu’ensemble des stratégies narratives employées dans la constitution de subjectivités des personnages et dans la construction de leur espace social. L’analyse des pratiques narratives d’interpellation dans les contextes rhétoriques, juridiques, épistolaires et hagiographiques ouvre la possibilité de réinterprétation des acteurs, des actions et des relations sociales. L’examen de la mise en récit de l’espace dans le cadre trialectique permet d’éclaircir cet élément important de la socialité, d’habitude réduit au statut d’un objet passif au service des intérêts de l’État-nation. Enfin, à la place des métaphores impertinentes de famille et de hiérarchie, le concept d’hétérarchie est suggéré pour théoriser les relations de pouvoir, à l’intérieur des trois États examinés, mais aussi concernant les rapports entre eux. Cette thèse propose d’interpréter les sociétés médiévales à partir de la façon dont les expériences sociales et politiques y étaient racontées, avec deux objectifs en ligne de mire : l’ouverture de la lecture des textes byzantins et serbes en parallèle avec la réflexion sur les pratiques historiographiques contemporaines.

Mercredi 6 mars 2019 à 14 h00 – EHESS / CéSor (salle Alphonse Dupront), 10 rue Monsieur Le Prince 75006 Paris

Guido Grassadonio

Lucien Goldmann : pour un marxisme humaniste. De l’anthropologie paradoxale à l’autogestion ouvrière

Vendredi 7 décembre 2018, salle BS1_05, au 54 de bd Raspail à 9h00

Directeur de thèse : Michael Lowy (CNRS)
Rapporteurs : Stéphane Haber (Paris Nanterre), Robert Sayre (Paris-Est Marne-La Vallée)

Jury : Elsa Dorlin (Paris 8) Pierre-Antoine Fabre (EHESS) Vittorio Morfino (Università La Bicocca Milano)

Lucien Goldmann, 1913-1970, a été une figure importante du débat sur le rapport entre le marxisme et l’humanisme à partir des années 1950 jusqu’à sa disparition.

Lucien Goldmann, 1913-1970, a été une figure importante du débat sur le rapport entre le marxisme et l’humanisme à partir des années 1950 jusqu’à sa disparition.

Ce travail vise, d’abord, à montrer les véritables fondements philosophiques de son humanisme marxiste, à la fois critique de Sartre et irréductible adversaire d’Althusser et de l’école structuraliste. Au cœur de cette pensée est une anthropologie paradoxale inspirée tant par Pascal et sa conception du pari, que par le Faust de Goethe et l’idée de la nécessité du « passage par le mal », voire du compromis éthique/politique. Dialectique et pari pascalien composent en Goldmann une seule unité philosophique, dont ce travail a essayé de décrire les passages les plus importants.

Dans un deuxième temps, on a cherché à décrire le travail sociologique proposé par Goldmann dans la reconstruction historique des majeures formes de résistance humaniste (parfois politique, parfois seulement culturelle) à la société capitaliste réifiée et réifiante : du roman à l’autogestion ouvrière, en passant par l’histoire du mouvement socialiste.Finalement, ce travail essaie aussi de mettre en lumière la dernière proposition politique de Goldmann, c’est-à-dire celle d’un nouveau socialisme, fondé sur le concept d’autogestion ouvrière et caractérisé par la non abolition du marché libre.À l’intérieur de tout ce parcours, une grande importance est donnée aux confrontations des idées goldmanniennes et celles d’autres auteurs, de Bloch à Balibar, en passant par FrommAlthusser et Mallet. L’objectif est celui de montrer comment certaines des propositions de l’auteur sont toujours à la hauteur du débat actuel.

Mira Nicoulescu

Les juifs bouddhistes. Individualisme, bricolage et frontières dans la globalisation religieuse

Lundi 17 décembre 2018, en salle BS1_05 au 54 bd Raspail de 14h00 à 18h00
Directrice de thèse : Nathalie Luca (CNRS)

Jury : Dominique Bourel et Jean-Christophe Attias (rapporteurs), Nathalie Luca (CNRS), Patrick Michel (EHESS), Sébastien Tank-Storper (CNRS)

L’intégration aussi soudaine que réussie du bouddhisme en Occident au XXe siècle a entraîné dans son sillage l’apparition d’une nouvelle figure du croire à trait d’union : les « juifs bouddhistes ». Dans le contexte actuel de l’individualisation du croire et de la globalisation du religieux, cette constellation de postures individuelles se revendiquant à la fois du judaïsme et du bouddhisme témoigne des produits créatifs de l’émergence d’un bouddhisme occidental.

Connu principalement aux États-Unis sous le label de « jubu », où selon les estimations, de 6 à 30% des pratiquants bouddhistes occidentaux seraient d’origine juive, le phénomène des juifs dans le bouddhisme est pourtant un phénomène global. Comment s’exprime-t-il en France et en Angleterre, deux autres pôles essentiels de la diaspora juive et du bouddhisme en Occident ? Comment comprendre le succès du bouddhisme en Israël aujourd’hui ? Pourquoi les juifs deviennent-ils bouddhistes, et comment articulent-ils ce choix croyant avec leur identité juive ?

Le phénomène des juifs bouddhiste, souvent décrit comme un phénomène post-Shoah, est d’abord un produit de la modernité juive ashkénaze post-Lumières. Dans cette recherche, à partir d’une sociologie croisée de la réception du bouddhisme et de celle des trajectoires croyantes individuelles basée sur une enquête ethnographique longitudinale multisituée conduite entre 2008 et 2018 et composée d’entretiens et d’analyse de récits de vie de pratiquants et enseignants bouddhistes d’origine juive aux États-Unis, en Angleterre, en France et en Israël,  je tenterai de dresser un panorama comparatif et diachronique du phénomène des juifs bouddhistes visant à mettre en lumière ses tendances globales, ses particularités locales, et son évolution depuis la contre-culture des années soixante.

Parce qu’elle refuse le terme de conversion et s’exprime sous la forme de bricolages identitaires ou croyants, la posture de juif bouddhiste témoigne des liens entre l’individualisme religieux et le groupe, et demande de repenser le concept de syncrétisme dans le contexte de la globalisation religieuse contemporaine.

Yelena Mazour-Matusevich

La réception de la postérité et de l’autorité de Jean Gerson (1363-1429) au début des temps modernes

Lundi 17 décembre 2018,salle 2, 105 Bd Raspail 75006 Paris 

Directeur de thèse : Pierre Antoine Fabre

Jury : Wim François (KU Leuven) rapporteur, Bénédicte Sère (université Paris Nanterre) rapporteur, Pierre Antoine (EHESS) Dominique Iogna-Prat (CNRS-EHESS), M. Jacob Schmutz (Université Paris Sorbonne)

Le projet consiste à retracer la postérité du grand théologien du Moyen Âge tardif, Jean Gerson (1363-1429) aussi bien dans le milieu protestant que chez les penseurs catholiques du XVI ème siècle. Homme d’église, éducateur, poète, penseur du premier ordre et acteur majeur dans l’histoire politique et religieuse de la France, il n’a pas reçu toute l’attention qu’il mérite. Le premier objectif de la thèse consiste précisément à sortir le nom de Gerson de l’ombre en mettant en évidence son influence au-delà du 15ème siècle, ce qui n’a pas été fait auparavant.  Visant à surmonter les clivages religieux et nationaux, cette étude présente les traits majeurs de son influence à travers la multiplicité des usages et des interprétations de sa pensée et de son œuvre dont les diverses composantes s’articulent différemment au fil du temps. L’approche intégrale de la thèse cherche à combler un manque historiographique puisque la postérité de Gerson, parfois considérée dans ses diverses régions, n’a pas encore fait objet d’étude dans sa globalité. Comme l’attitude envers l’autorité de Gerson fut largement tributaire des conflits religieux qui agitèrent l’Europe, sa présence posthume dépendit surtout des objectifs polémiques et des prises de positions idéologiques de ceux qui trouvaient en lui une source d’inspiration. En conséquence, la thèse est organisée chronologiquement, confessionnellement, ainsi que géographiquement. Afin de fournir au lecteur l’arrière-plan historique précédant immédiatement la Réforme, l’étude commence après le Concile de Constance. D’un point de vue dénominationnel, la thèse est divisée, de façon relativement égale, entre les réceptions protestante et catholique, à l’exception de la postérité de Gerson en Angleterre et en Écosse qui constitue un chapitre à part. En présentant les caractéristiques principales de son influence à travers une appropriation massive de sa pensée et de son œuvre, l’étude révèle des tendances perceptibles dans la réception de Gerson touchant à l’humanisme, la théologie systématique, le mysticisme dévotionnel, la théologie pastorale, la jurisprudence et l’historiographie moderne, en laissant de côté l’aspect conciliariste de sa pensée.

Aspasia Dimitriadi

Construire le passé. La conception de Byzance dans les manuels grecs (1830-1922)

Mardi 18 décembre 2018, 54 bd Raspail, salle A0651 à 9 heures.

Directeur de la thèse : Paolo Odorico

Jury : Michel Kaplan (rapporteur), Charis Messis (rapporteur), Méropi Anastassiadou,  Mary-Élisabeth Mitsou,  Paolo Odorico (EHESS)

Le noyau du discours narratif produit par le nationalisme grec et diffusé systématiquement à travers le système éducatif grec est la continuité historique de l’hellénisme depuis les temps archaïques, continuité dans laquelle la période byzantine fut conçue initialement comme une période d’esclavage, tout comme la période macédonienne, romaine, ottomane.

Ce schéma, imposé par le regard occidental et selon lequel la Grèce moderne est ressuscitée tel un phénix qui renaît de ces cendres après avoir passé deux millénaires dans un oubli obscur, évolue tout au long du 19ème siècle, selon les nécessités et les aspirations de l’État national et en parallèle avec la valorisation du Moyen-Âge par le romantisme, vers un schéma tripartite qui inclut Byzance comme la période moyenne du narratif national grec.

Le travail présent trace la genèse et l’évolution de ce narratif, et plus particulièrement de la place que Byzance y occupe, à travers les manuels scolaires grecs et les textes officiels qui définissent le contenu de ces derniers, tout en examinant en parallèle les conditions idéologiques, géopolitiques et épistémologiques qui ont imposé son absence, son émergence, son intégration et sa valorisation extrême comme matrice du nouvel hellénisme.

Il s’agit également d’une étude sur les évènements, les personnages, les symboles de la période byzantine, qui sont apparus, mis en avant, appropriés, réinterprétés ou, au contraire, éludés, pour à chaque fois servir des finalités différentes au cours du processus de la construction idéologique qui aboutit, au 20ème siècle, à une conception stéréotypée de l’Empire byzantin, conception présente jusqu’à nos jours dans l’imaginaire historique grec.

Raphaël Colliaux

De l’emprise à la prise de l’école. Usages de la scolarisation et expérience de la « communauté » chez les Matsigenka (Amazonie péruvienne) 

Vendredi 11 janvier 2019 à 13h00, à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, salle 8, 105 boulevard Raspail, 75006 Paris

Directrice de thèse : Catherine Alès (CNRS)

Jury : Mme. Capucine Boidin (Sorbonne Nouvelle – Paris 3), Marie Salaün (Université Paris Descartes), Philippe Urfalino (EHESS), Catherine Alès (CNRS), Peter Gow, (University of St Andrews), Olivier Allard (EHESS)

Fruit d’une enquête de terrain auprès des Matsigenka, une population amérindienne du sud-est de l’Amazonie péruvienne, cette thèse interroge les procédés par lesquels deux dispositifs coloniaux – la scolarisation et les regroupements démographiques au sein de « communautés administratives » – ont fait l’objet d’une appropriation autochtone. L’institutionnalisation des « communautés natives », au début des années 1970, en Amazonie péruvienne s’inscrit dans un projet politique ancien dans l’histoire coloniale du pays consistant à circonscrire les populations autochtones au sein d’unités administratives et territoriales fixes et identifiables. Consécutivement, leur « mise à l’école » a été pensée comme une manière de les « amener » à adopter des standards moraux et culturels considérés comme « modernes ». Historiquement, en Amazonie, l’État péruvien déléguera aux institutions religieuses une grande partie de ses prérogatives en matière de scolarisation. Si les prêtres catholiques ont bénéficié d’une présence plus ancienne dans de nombreux endroits des basses terres, les missionnaires protestants du Summer Institute of Linguistics joueront un rôle important dans la scolarisation des Amérindiens, formant un nombre considérable de professeurs autochtones dès les années 1950. Par la suite, ces différents corps missionnaires furent particulièrement enthousiastes par la directive de regroupements de population au sein de communautés administratives, dans la mesure où ces institutions facilitaient grandement leurs activités prosélytes respectives. En quoi, et surtout pourquoi, ce double projet colonial est-il de nos jours l’objet d’une scrupuleuse mise en application par les Matsigenka ?

Dans un premier temps, nous faisons l’hypothèse que c’est en s’appropriant l’école et la communauté administrative qu’une partie des membres de cette ethnie se construit aujourd’hui comme « groupe » et qu’elle tente d’assurer l’interface avec l’État, ses administrations, voire avec le reste de la société nationale. La thèse montre en effet que les Matsigenka regroupés en « communautés » reprennent à leur compte le répertoire administratif imposé, qu’ils s’approprient son lexique et ses outils « à la lettre » de manière à plagier stratégiquement les institutions publiques. Pour les leaders matsigenka, entretenir une telle proximité avec l’État, c’est acquérir symboliquement ses capacités de gouvernement, c’est défendre par-là l’autonomie politique de leur communauté administrative. L’école s’avère ici incontournable, dans la mesure où elle dispense les outils scripturaires et linguistiques permettant de réaliser cette homologie symbolique avec la puissance étatique. Aux yeux des parents d’élèves, l’établissement scolaire de la communauté administrative est donc le signe de leur souveraineté politique face à l’État et son administration, les colons métis, ou encore les compagnies extractives.

Dans un second temps, l’analyse porte sur la construction des échanges intergénérationnels. L’enquête montre que la poursuite des études au niveau de l’enseignement supérieur, qui implique généralement des migrations vers les villes, prolonge cette affinité élective entre scolarisation et construction de la communauté administrative amérindienne. On s’aperçoit que les Matsigenka réunis en « communautés » orchestrent de véritables politiques éducatives, sélectionnant quelques étudiants parmi les plus doués pour les envoyer se former à Lima ou à Cusco, dans des secteurs jugés utiles pour le groupe (droit, médecine, enseignement). Dès lors que des étudiants sont mandatés – et parfois financés – par leur communauté d’origine, diverses stratégies visent à encadrer au plus près les migrations estudiantines, de manière à garantir in fine le retour des étudiants amérindiens et des connaissances qu’ils ont acquises à l’extérieur de la communauté. Il s’exerce par-là un contrôle collectif de la circulation des savoirs et de leurs porteurs, afin d’assurer de leur utilisation au bénéfice de la communauté. La dernière partie de la thèse explore ainsi le quotidien de ces jeunes matsigenka établis en ville, les liens qu’ils créent avec les étudiants de même origine et ceux qu’ils entretiennent avec leurs proches restés en forêt. Loin de se réduire à un simple processus d’acculturation, ces séjours d’études reposent donc sur de fortes obligations et un devoir de reconnaissance envers le groupe d’appartenance.

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