Axe III – Frontières et porosités (sous la responsabilité de Stefania Capone)

Cet axe thématique a été conçu dans la perspective d’un renouvellement de programmes pour une part déjà menés à bien lors de la création du CéSor. L’objectif était de donner une véritable cohérence aux recherches menées au sein de l’Axe « Croire en perspective mondialisée », en intégrant les apports nouveaux reçus par le centre au moment de sa création. La grande richesse des recherches rassemblées dans cet axe montre une montée en puissance au niveau heuristique des questionnements autour du dépassement des frontières – réelles, imaginaires, symboliques – dans un mouvement qui construit et remodèle les identités. Les liens entre circulation de pratiques, de textes et de savoirs religieux, les dynamiques de retraditionnalisation et d’orthodoxisation, la création de réseaux transnationaux qui traversent des espaces constitutifs de véritables « système-mondes » (l’Atlantique noir et la Méditerranée, mais aussi à une échelle différente, le Proche-Orient ou les Balkans) ont été repensés dans une approche à la fois anthropologique et historique.

L’axe s’est restructuré autour de cinq thématiques fortes qui sont souvent reliées entre elles dans les travaux des différents collectifs de recherche.

II.3.1. Définitions identitaires, construction/déconstruction des communautés

Une des thématiques principales développées dans ce sous-axe est celle du contact, de la porosité, et de la construction des identités dans différents contextes religieux. C’est le cas des recherches menées par Bernard Heyberger qui portent sur les problématiques chrétiennes au Proche-Orient dans la relation avec l’islam et les musulmans, mais aussi entre dénominations chrétiennes diverses, et dans les relations de ces dénominations chrétiennes avec l’Occident, spécifiquement le catholicisme. Ces dernières années, il a porté son attention sur le rôle de l’érudition orientaliste dans la construction des identités chrétiennes orientales : comment celles-ci ont-elles été amenées à réutiliser les nouveaux savoirs orientalistes occidentaux soit en les assimilant, soit en s’en démarquant, mais souvent avec des arguments repris de l’orientalisme savant ? Le séminaire « Christianismes comparés et connectés » qu’il a initié depuis deux ans, devenu atelier Condorcet en 2017, réunit une équipe d’une dizaine de chercheurs s’employant à travailler sur les comparaisons possibles entre les processus à l’œuvre dans les différents christianismes orientaux (de la Russie à l’Égypte, de la Pologne-Lituanie à l’Arménie), mais aussi sur les circulations et les contacts dans ce vaste espace. Ce programme a abouti à l’organisation d’un colloque sur « Livres et confessions » (École française de Rome, décembre 2016) et à une journée d’étude sur « La confessionnalisation dans l’empire ottoman au XVIIIe siècle » (École française de Rome, février 2017).

Dans une perspective proche, sous le titre « Pratique de la comparaison et comparaison des pratiques : christianismes éthiopien et méditerranéen orientaux en regard », Éloi Ficquet, Marie-Laure Derat (CNRS, IMAF) et Ayda Bouanga (post-doc HASTEC, CéSor) ont organisé, au cours des années universitaires 2014-2015 et 2015-2016, trois journées d’études avec le soutien du LabEx HaStec. Destinées à établir un dialogue comparatiste entre spécialistes des Églises chrétiennes d’Éthiopie et de Méditerranée orientale, ces rencontres ont cherché à concentrer l’analyse sur l’encadrement des pratiques, dans une perspective de longue durée entre l’Antiquité tardive et la période contemporaine. Trois angles thématiques ont été étudiés : la gestion des ressources foncières ; les outils de dévotion ; les flux et reflux des processus de christianisation.

Dans une approche plus anthropologique, Stefania Capone a revisité la notion d’Atlantique noire, espace fondateur des religions afro-américaines, afin d’appréhender les processus qui ont mené à l’émergence de la « religion des orishas », une dénomination englobante qui rassemble toutes les variantes de la « religion yoruba » dans l’Atlantique noire. Elle a montré que la réafricanisation – c’est-à-dire l’épuration des racines culturelles pour se rapprocher d’une « pureté » africaine fondatrice – permet de réintroduire le global dans le local par le biais d’une africanité qui efface les histoires nationales et les particularismes qui ont donné naissance à ces religions sur le continent américain. En cela, le culte d’Ifá a joué un rôle central dans la recomposition des identités religieuses. Ses recherches ont donné lieu à plusieurs publications, parmi lesquelles « Reafricanization in Afro-Brazilian Religions. Rethinking Religious Syncretism » (The Brill Handbook of Contemporary Religions in Brazil, Leiden: Brill, 2016). Depuis 2015, elle coordonne aussi un séminaire de Master, « Anthropologie des religions afro-américaines ».

À partir de l’étude d’une société amazonienne, les Yanomami, Catherine Alès s’est intéressée aux formes rituelles et participatives des populations amérindiennes et créoles, en montrant l’importance de ce qu’elle a appelé « les rites de totalisation », durant lesquels différentes communautés se réunissent périodiquement, configurant une unité originelle, avant de se séparer à nouveau au final de l’événement. La comparaison, effectuée dans le cadre d’un numéro spécial sur « Rites et Fêtes », qu’elle a codirigé avec A. Mansutti (UNEG), a permis de reconnaître l’importance des rites festifs comme espaces constructeurs d’identité. Ses recherches se sont développées grâce à deux programmes internationaux MAE-Ecosnord qu’elle a dirigés. Leur objectif – l’un conduit au Venezuela, en collaboration avec le Centre de Recherches Anthropologiques-CIAG de l’Université Nationale de Guyana-UNEG, l’autre en Colombie, en collaboration avec l’Université Nationale de Colombie à Bogota et l’Université d’Antioquia – a été de saisir la complexité de ces sociétés multiculturelles à travers l’analyse de leur diversité sociale et de leurs espaces de vie politique. Ils se situent dans le cadre de la reconfiguration des relations entre l’État-nation d’une part, et les sociétés autochtones et la société civile d’autre part, qui caractérisent tant le Venezuela contemporain que la Colombie post-conflit. Les transformations du politique sont également au cœur du séminaire d’enseignement actuellement réalisé en collaboration avec Olivier Allard à l’EHESS, et avec les séminaires réalisés en 2014-2016 à l’EHESS en collaboration avec Paula Vasquez (CESPRAS).

Dans un autre registre, Emma Aubin-Boltanski a poursuivi ses enquêtes sur Catherine Fahmi, une mystique maronite de Beyrouth, et la communauté religieuse qui s’est constituée autour d’elle depuis la fin des années 1990. Elle s’est attachée à explorer « ce corps-Passion », un lieu symptomatique des anxiétés des chrétiens d’Orient aux prises avec les remous politiques du Proche-Orient. Icône vivante, cette femme brouille les frontières entre sacré et profane ; féminin et masculin ; parent et enfant ; passé et présent ; image et personne. Son projet de constituer une ecclesia alternative ou « église de maison » autour de son corps, dans le salon de son appartement – et donc en dehors de l’espace institutionnalisé de l’Église – met à mal l’autorité de la hiérarchie ecclésiale, en appelant à l’union des chrétiens du Proche-Orient. Sur ce sujet, Emma Aubin-Boltanski a réalisé un film et publiera un ouvrage en 2017, Mystique, guerre et politique. Une femme visionnaire au Liban, aux Éditions de l’EHESS.

II.3.2. Rencontres et confrontations, tradition/orthodoxie, dynamiques missionnaires

Les logiques de construction religieuse et politique d’une orthodoxie religieuse (et, en regard, d’hétérodoxies) sont au cœur de plusieurs recherches au sein du CéSor. Plutôt que penser l’orthodoxie selon les catégories internes en termes d’intensité religieuse ou de fidélité à la tradition, le travail de Sébastien Tank vise à comprendre comment chaque courant du judaïsme contemporain (libéraux, conservateurs, orthodoxes, ultra-orthodoxes) élabore sa propre définition de la tradition en puisant dans les ressources du corpus de textes de la littérature talmudique et en mobilisant différemment les multiples sources d’interprétation. L’objectif, à terme, est de comprendre comment ces différentes définitions de la tradition produisent des formes différentes d’institutionnalité religieuse, elles-mêmes travaillées par les contextes politiques dans lesquelles elles s’insèrent.

Dans un autre contexte, Stefania Capone s’interroge sur les tentatives d’institutionnalisation de la « religion des orishas », en analysant la négociation rituelle engendrée au Brésil par la rencontre de plusieurs modalités régionales – nigériane, cubaine et brésilienne – du culte des orisha. Le discours des membres du candomblé et de la santería met l’accent, depuis toujours, sur la préservation d’un patrimoine culturel et rituel ancestral qui vise à compenser les pertes rituelles, dues à une transmission incomplète de la tradition. Tout déplacement géographique, tout voyage vers les centres détenteurs des traditions africaines, est perçu comme un retour à la « véritable » tradition africaine, dont les fragments ont été préservés à Cuba, au Brésil ou au Nigeria. La tension entre différentes variantes de la tradition des orishas, qui sont toutes considérées comme « traditionnelles », remet en question la possibilité même de l’imposition d’une orthodoxie à partir de la diffusion du corpus de textes lié à la divination d’Ifá.

La rencontre et la confrontation sont aussi au cœur des travaux menés par le Groupe d’histoire des missions d’évangélisation modernes, fondé il y a plus de 20 ans par Bernard Vincent et Pierre Antoine Fabre et aujourd’hui animé par ce dernier en coopération avec un groupe de collègues de l’EHESS (Ines Zupanov), de plusieurs universités parisiennes (Charlotte de Castelnau, Juan Carlos Estenssoro, Aliocha Maldavsky) et de province (Marie-Lucie Copete).

Ces trois dernières années, le séminaire du Groupe, fréquenté par des collègues et des doctorants, a développé des recherches sur le sens des lieux matériels dans les implantations missionnaires par récupération, partage, substitution, destruction… L’objectif de ces travaux, qui déboucheront sur un volume collégial sous le titre Faire temple, est de donner toute leur part aux querelles d’espace sans sacrifier à une mystique du « lieu sacré ». Il s’agit en somme de se demander comment les implantations créent le lieu, et non le contraire. Ce projet constituera un périmètre de travail d’une vaste ampleur, qui sera appelé à d’autres prolongements.

II.3.3. Espaces et lieux, réels et symboliques : fixation, mouvement, recomposition

La question des espaces, de leur recomposition et l’impact des conflits dans les dynamiques religieuses ont engendré plusieurs chantiers individuels et collectifs.

La spatialisation des rapports sociaux et le rôle de l’institution ecclésiale comme agent de cette spatialisation sont au cœur du travail de recherche de Dominique Iogna-Prat. Dans son dernier ouvrage, issu de son enseignement en séminaire à l’EHESS sur trois semestres (2012-2015), Cité de Dieu, cité des hommes. L’Église et l’architecture de la société (Paris, 2016), il propose de reprendre l’examen de l’émergence en Occident de la question de la cité en accordant toute sa place au Moyen Âge des années 1200-1500, le plus souvent absent des ouvrages de philosophie politique en quête des origines de la modernité. La société peut-elle être conçue comme une architecture après 1200, quand semble s’épuiser la force métonymique du rapport église/Église qui a longtemps permis de concevoir la communauté humaine comme une architecture d’Église ? Si oui, par quels canaux ? La notion aristotélicienne de « science de l’architecture » et l’étude du laboratoire urbain, spécialement le laboratoire italien de l’époque communale et de l’humanisme, révèlent une véritable révolution des discours sur le social. Le passage d’une configuration métonymique à l’autre, de l’église/Église à la ville/cité, est porteur d’un renouvellement des conceptions de la société, d’une Église qui fait la communauté des hommes, à une ville qui fait la cité moderne.

En poursuivant ses réflexions sur les liens entre religion et politique à partir d’un lieu emblématique, Sébastien Tank mène une recherche sur les conséquences de l’attentat de 1994 contre l’immeuble de la AMIA et de la DAIA à Buenos Aires (Argentine), les deux principales institutions juives argentines, qui fit 85 morts et des centaines de blessés. Cet attentat, qui faisait suite à celui du 17 mars 1992 contre l’ambassade d’Israël en Argentine (qui avait causé la mort de 29 personnes), n’est à ce jour toujours pas formellement élucidé et reste le plus meurtrier qu’a connu le pays. Une partie de ses recherches s’intéresse aux manifestations politiques et aux dispositifs mémoriels liés à l’attentat contre la AMIA, en interrogeant notamment la manière dont ils s’inscrivent dans la ville de Buenos Aires et dont ils contribuent à questionner la place des juifs dans la vie politique argentine. Deux tendances en partie contradictoires peuvent à ce titre être identifiées : une tendance au repli et à l’allogénisation des espaces communautaires juifs, matérialisée notamment par l’ensemble des dispositifs sécuritaires qui les protègent ; une tendance inverse à la « citoyennisation » de la présence juive en Argentine, à travers la convergence des revendications politiques liées à l’attentat avec d’autres luttes politiques liées au processus de transition démocratique de l’Argentine post-dictatoriale.

Depuis 2015 une équipe d’anthropologues arabisantes spécialistes de la Syrie, du Liban et de la Palestine s’est structurée, au sein du CéSor, pour étudier les enjeux politiques et religieux du conflit en Syrie. Réunissant, dans un premier temps, Emma Aubin-Boltanski, Cécile Boëx et Anna Poujeau, elle a été rejointe par Nisrine Al-Zahre en mai 2016. L’objectif est de conduire une réflexion collective avec la mise en place d’un projet de recherche collaborative, intitulé « SHAKK-Syrie : conflits, déplacements, incertitude », qui a passé avec succès les deux phases de sélection de l’ANR 2017 (voir ci-dessous : Perspectives). Plusieurs actions ont d’ores et déjà été réalisées : organisation d’un séminaire de recherche à l’EHESS ; organisation d’une journée d’études et création d’une bibliothèque de sciences sociales en arabe.

Le séminaire « Sciences sociales et conflit (s) en Syrie : enjeux épistémologiques, méthodologiques et éthiques » s’intéresse aux bouleversements sans précédent entraînés par la révolte enclenchée en 2011 jusqu’au conflit régionalisé qui fait rage aujourd’hui en Syrie, dont l’ampleur et la complexité restent à étudier. Une grande partie du savoir produit sur ces événements et ces mutations émanent des mondes de l’expertise et du journalisme. Qu’en est-il de la recherche ? À quelles conditions est-elle encore possible ? Les chercheurs qui continuent à travailler sur la Syrie font face à un double défi : poursuivre leurs travaux suivant un rythme et une approche qui leur sont propres et inventer de nouvelles méthodes d’enquête pour contourner les difficultés d’accès au terrain. Saisir les bouleversements que connaît la Syrie depuis 2011 et les conséquences multiples de l’expérience de la violence extrême recouvre des implications méthodologique, éthique et réflexive que ce séminaire a souhaité interroger dans une perspective pluridisciplinaire et comparative. Conçu comme une arène de réflexion où des chercheurs de différentes disciplines (anthropologie, histoire, linguistique, sciences politiques) se sont attachés à explorer les dimensions plurielles (politiques, sociales, religieuses, discursives, existentielles) du conflit, ce séminaire a activement associé les Syriens du programme « étudiants exilés » de l’EHESS et de l’ENS. De générations et de profils variés – philosophes, romanciers, sociologues, journalistes, comédiens, cinéastes et psychanalystes –, ces étudiants inscrits en master ou en diplôme ont une expérience des événements qu’ils souhaitent interroger. L’objectif du séminaire, qui sera reconduit dans les prochaines années, est notamment d’initier ces étudiants à des méthodes et des approches absentes de leurs formations initiales acquises dans les universités syriennes.

Dans l’objectif d’instaurer un dialogue scientifique avec ces étudiants exilés souvent non francophones, une bibliothèque de sciences sociales en arabe a été créée en décembre 2016 au sein du CéSor, grâce à un financement de la mention « Sciences sociales des religions » de l’EHESS. Placée sous la responsabilité de Nisrine Al-Zahre, elle réunit une cinquantaine d’ouvrages de sociologie et d’anthropologie traduits du français, de l’anglais et de l’allemand indisponibles ailleurs dans les bibliothèques universitaires.

Une journée d’étude sur « Les processus d’assignation politico-religieux dans le conflit syrien » a été consacrée en décembre 2016 à la violence de ces processus dans le conflit syrien. Outre les quatre chercheuses du CéSor susmentionnées, elle réunissait, Paulo Pinto (Universidade Federal Fluminense au Brésil), Thomas Pierret (Université d’Edinbourg) et Boris James (IFPO Erbil). L’État syrien, ainsi que différentes factions du camp de l’opposition ont, dès le début de la révolte, entrepris de mobiliser les individus sur la base de leurs identités confessionnelles et/ou ethniques. Observable chez les « minoritaires » alaouites, druzes et chrétiens sommés de soutenir le régime de Bashar al-Assad, cette politique a également des conséquences délétères au sein de la « majorité » sunnite. Ne se cantonnant pas au domaine de la mobilisation politico-militaire, elle s’accompagne de la tentative d’imposer par la contrainte une réforme morale de chaque individu, ainsi qu’une homogénéisation des croyances, des pratiques et des manières d’être « citoyen », « musulman », « alaouite », etc. De nombreux Syriens résistent néanmoins à ce processus qui s’exerce sur eux de façon impérative et les réduit par la contrainte à leur appartenance communautaire et ceci nonobstant leurs convictions politiques et religieuses particulières.

À partir d’un autre terrain, l’Éthiopie, Éloi Ficquet interroge la notion d’espace et ses représentations, au travers d’un projet franco-allemand « ETHIOMAP : Cartographic sources and territorial transformations of Ethiopia since the late 18th century », coordonné avec Wolbert Smidt (Université de Mekelle, Éthiopie/Université d’Erfurt, Allemagne), depuis janvier 2016, et cofinancée par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et la Fondation allemande pour la recherche (DFG).

Territoire chrétien depuis le IVe siècle, le royaume des hautes terres du nord de l’Éthiopie a conjugué les pratiques politiques coutumières avec des modèles de gouvernement à portée universelle modélisés dans le discours théologique. À travers cette connexion au global, les souverains éthiopiens ont continûment adapté des techniques nouvelles à l’exercice de leur pouvoir. Ce sont les divers aspects de l’application des techniques de la cartographie moderne à l’Éthiopie et ses territoires environnants qui font l’objet de ce projet qui a démarré en janvier 2016, associant quatre équipes : en France, le CéSor ; en Allemagne, le Centre de recherche de Gotha de l’Université d’Erfurt ; en Éthiopie, le Centre français des études éthiopiennes à Addis Abeba et l’Université de Mekelle. Relevant des humanités numériques, le projet propose la consultation en ligne (à l’adresse : ethiomap.huma-num.fr) d’une sélection de cartes qui illustrent soit des avancées scientifiques, soit des tournants politiques significatifs pour la compréhension des dynamiques territoriales. À travers une base de données spécifiquement développée pour le projet, chaque carte est indexée, en répertoriant toutes les informations topographiques, en comparant leurs occurrences et leurs transcriptions d’une carte à l’autre. Cet outil d’analyse n’est pas une fin en soi, mais il doit permettre une lecture critique des cartes, des savoirs qu’elles ont transcrits, entre savoirs géographiques locaux et données mesurées scientifiquement. Dans le cas particulier de l’Éthiopie, pays qui est arrivé à s’opposer à plusieurs tentatives d’assujettissement colonial, il sera possible d’observer comment les cartes ont été importées comme technologie de pouvoir en étant lues, utilisées et produites par les souverains et leurs officiers militaires ou civils.

En s’interrogeant sur les liens entre religion et politique, Mariana Ramos de Morais a réalisé de janvier à novembre 2016 un post-doctorat financé par la Capes, organisme gouvernemental brésilien de financement de la recherche. Son projet portait sur les processus de patrimonialisation du reinado de Notre-Dame du Rosaire, une pratique religieuse qui fait partie du « catholicisme noir » brésilien et qui rassemble les dévots de cette vierge, ainsi que d’autres saints noirs, tels que saint Benoît et sainte Iphigénie. Spécialiste des religions afro-brésiliennes, elle a travaillé sous la direction de Stefania Capone, en analysant la reconfiguration des religions afro-brésiliennes dans l’espace public et leurs processus de mise en patrimoine. Son séjour au CéSor lui a permis de repenser les liens entre communauté religieuses localisées et leur inscription dans un espace globalisé dans lequel différents acteurs (associations, représentants de l’État, UNESCO…) contribuent à la recomposition de leurs pratiques au travers des processus de patrimonialisation. Dans ce cadre, elle a coordonné avec Stefania Capone le numéro 10 des Carnets du Lahic, intitulé « Afro-patrimoines : culture afro-brésilienne et dynamiques patrimoniales », paru en 2015.

II.3.4. Transnationalisation des pratiques religieuses

L’affichage d’une problématique transnationale a permis de fédérer plusieurs recherches au sein du CéSor, notamment celles qui portent sur les processus de « diasporisation » et l’implantation de pratiques religieuses dans un contexte de migration. Les processus de transnationalisation soulèvent la question de la formation d’une mémoire qui n’est plus ancrée dans un territoire bien délimité, mais dont les références spatiales sont multiples. Une attention particulière a ainsi été accordée aux reconfigurations spatiales et à la réinscription de l’espace sacré dans les nouveaux pays d’implantation. Si les migrants utilisent la religion pour affirmer leur appartenance à plusieurs communautés, ils l’utilisent aussi pour créer des « géographies religieuses » alternatives qui se superposent aux frontières nationales ou les dépassent. En outre, la notion de « diaspora » nous permet de développer, avec les historiens, l’« interdisciplinarité de questionnement » souhaitée dans le projet scientifique du CéSor. Le développement des recherches et des enseignements autour des processus de transnationalisation, à partir de différentes aires culturelles, a apporté un nouveau regard sur les mobilités religieuses, sur la confrontation entre orthodoxie et hétérodoxie, sur le rapport à la tradition ou sur la tension entre fragmentation et centralisation religieuse.

Pendant l’année universitaire 2016-2017 a été organisé un nouveau séminaire de centre, « Processus de transnationalisation du religieux », coordonné par Stefania Capone et Nathalie Luca. Ce séminaire vise à appréhender les dynamiques à l’œuvre dans les processus de délocalisation et de relocalisation de croyances, de rituels et de pratiques religieuses, dont la circulation n’est pas nécessairement sous-tendue par des logiques missionnaires. Il s’agit d’analyser leur « plurilocalité » afin de comprendre comment se tissent des liens entre les lieux où elles s’implantent et leur pays d’origine, ou encore, comment leur mise en réseau travaille en retour, voire renforce, l’idée de nation. L’opposition entre l’ancrage dans un territoire – le « local » ou le « national » qui permettrait la revendication d’une culture « pure » et « authentique » – et la déterritorialisation – associée au transnational et qui mettrait en avant une culture « hybride » ou « créolisée » – est ainsi déconstruite : le transnational n’empêche pas un discours essentialiste, dans lequel la culture, en dépit de son évidente transformation et adaptation, est toujours pensée comme étant « pure », « traditionnelle ». Il n’entraîne pas non plus nécessairement des phénomènes d’hybridation ou de créolisation et ne renvoie pas automatiquement à l’effacement de l’État-nation dont il participe bien souvent au redéploiement de ses prérogatives. Comme l’a rappelé James Clifford, les phénomènes translocaux sont toujours inscrits dans des géographies et des histoires particulières, qui sont très souvent celles des États-nations. Parler de « trans-nations » pose alors la question des tensions entre frontières symboliques nationales et transnationales. De même, les recherches sur la transnationalisation religieuse ne concernent pas seulement les dynamiques migratoires, les déplacements des individus, mais aussi la notion de « double chez soi », c’est-à-dire la conscience de faire partie de deux mondes à la fois. Grâce aux croisements des recherches de plusieurs membres du Centre (Catherine Alès, Emma Aubin-Boltanski, Pierre Antoine Fabre, Éloi Fiquet, Anna Poujeau notamment), les notions classiques telles que mondialisation, globalisation, syncrétisme, transculturation ou hybridation culturelle sont réfléchies à frais nouveaux et dans un effort continu d’interdisciplinarité et de comparaisons entre aires culturelles.

Depuis 2017, ce séminaire est devenu un séminaire international et bi-situé. Monika Salzbrunn (ISSRC/Université de Lausanne) a rejoint le CéSor comme membre associée et co-anime désormais ce séminaire, dont les enregistrements des séances et le partage des documents sur internet permettent qu’il soit également suivi par ses étudiants en Suisse. En mars 2017, elle a aussi organisé une journée d’étude sur « La transnationalisation du religieux au prisme du genre : musique et performances », à laquelle a participé Stefania Capone. En avril 2017, Nathalie Luca a donné une conférence à l’Institut de sciences sociales des religions contemporaines (ISSRC) de Lausanne sur le thème de l’entrepreneuriat religieux. Les liens avec l’ISSRC sont aussi réaffirmés grâce à l’affiliation de Stefania Capone en tant que chercheur associé depuis 2015.

Dans le cadre de ce séminaire, Stefania Capone a aussi lancé un nouveau chantier dans lequel elle remet en cause les approches dominantes dans l’étude des processus de transnationalisation qui sont, trop souvent, tributaires des études sur la religion chrétienne. Elle a proposé une approche de la transnationalisation et de la globalisation qui ne fait plus la part belle à la transcendance, mais qui s’inspire des ontologies des religions de possession et des polythéismes. En effet, les orishas, les voduns ou les inkisis, c’est-à-dire les divinités des religions afro-américaines, ne sont jamais pensées au travers du prisme de la transcendance. Au contraire, les conditions de leur « existence » et de leur action sur les humains dépendent toujours d’une « immanence » inscrite dans la matérialité et d’une co-production qui met en relation les vivants, les morts et les « non-humains ». Cette différence de poids engendre des façons différentes de penser – et de vivre – les processus de transnationalisation.

Dans ces processus de transnationalisation, plusieurs autres domaines d’activités que le religieux proprement dits sont concernés : parmi eux les domaines artistique et économique apparaissent prédominants. Ainsi, observant la remarquable capacité du néolibéralisme à imprégner les pratiques croyantes tant de communautés pentecôtistes, que musulmanes ou bouddhistes et quel que soit l’aire culturelle concernée (Asie, Europe, Caraïbe, Afrique), une réflexion précédant puis accompagnant le séminaire s’est développée avec des chercheurs observant le développement de la figure d’entrepreneur. Cette réflexion a abouti à la réalisation d’un numéro thématique des Archives de Sciences Sociales des Religions (n° 175), co-dirigé par Nathalie Luca et Rémy Madinier (ISSMM), puis discuté en séminaire, qui montre comment, dans différentes situations politiques nationales, le libéralisme utilise le religieux pour faire adopter des attitudes croyantes qui sont compatibles avec son extension.

Le séminaire a aussi permis de développer une réflexion sur les nouvelles façons de pratiquer l’anthropologie, en mettant l’accent sur le défi méthodologique posé par les enquêtes multi-sites sur des terrains transnationaux. Le numéro thématique en cours de préparation (Civilisations n° 67, 2018), « À l’écoute des transnationalisations religieuses », coordonné par Stefania Capone, Hugo Ferran (EHESS) et Monika Salzbrunn, vise à montrer l’importance de l’approche transnationale dans le domaine de l’ethnomusicologie contemporaine, en examinant le rôle de la musique dans la transnationalisation des faits religieux. Il s’agit de savoir comment la mobilité des musiques, musiciens et supports musicaux contribue à la propagation des idées, identités et pratiques religieuses au-delà des frontières nationales, en s’interrogeant sur la manière dont les flux musicaux tissent des réseaux d’interconnexion religieuse qui transcendent les États-nations. On se demande enfin dans quelle mesure les processus de déterritorialisation et de reterritorialisation musicale conduisent à la formation de communautés religieuses transnationales qui se nourrissent de l’imaginaire d’une nation d’origine et d’un lieu d’ancrage (plus ou moins virtuel ou imaginé) pour se construire de nouvelles identités.

La question des diasporas a aussi nourri les travaux de Bernard Heyberger, consacrés à la situation des chrétiens orientaux dans le monde contemporain, en s’interrogeant sur leur place en tant que communauté dans les États-nations fondés au début du XXe siècle, et aujourd’hui en crise au Proche-Orient. Il a également abordé cette question dans le fonctionnement actuel des Églises orientales, et dans la production contemporaine de sens et d’identité dans ces communautés. Le rôle des nouvelles religiosités, inspirées notamment du pentecôtisme, dans les pratiques religieuses des chrétiens orientaux, a été souligné dans deux articles (« Les chrétiens au Proche-Orient. De la compassion à la compréhension » et « Chrétiens au Proche-Orient. Les nouvelles conditions d’une présence »), parus dans les Archives de sciences sociales des religions en 2015, ainsi que dans le colloque Minorités en Méditerranée au XIXe siècle : identités, identifications circulations en mars 2016 (actes en cours de publication).

La question des recompositions identitaires et religieuses dans le cadre des migrations en Europe est au centre du projet d’Anaïs Ménard qui a rejoint le CéSor dans le cadre d’un post-doctorat de l’EHESS (2016-2017). Chercheure affiliée à l’Institut Max Planck en Anthropologie Sociale, son projet s’intitule « African Traditional Religions in Contexts of Migration : Understanding Integration through Reciprocity ». Cette étude propose d’explorer le rôle des religions ouest-africaines dans la construction de relations interethniques en contextes migratoires, en étudiant l’émergence de rituels communs et l’appartenance à des institutions religieuses locales. Dans ce cadre, elle a coordonné, avec Birgit Braüchler, un numéro spécial de Social Identities, « Patterns of Im/mobility, Conflict and the Re/Making of Identity Narratives », qui paraîtra en 2017.

Comme on le constate, la plupart de ces chantiers sont appelés à se poursuivre, d’autant plus que le fonctionnement actuel du CéSor n’a que deux ans d’exercice et que de nombreuses coopérations nouvelles s’y sont nouées. Nous ne ferons apparaître dans le volet Perspectives que les dossiers en projet dans le cadre de la redéfinition des axes du Centre.

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